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Radioactivité et disparition de conteneur au port d'Antsiranana

Radioactivité et disparition de conteneur au port d'Antsiranana

Par Tiana Rakotobe et Riana Raymond

« Le problème est plus grave ». Nous sommes en mars 2013 et une équipe de l’INSTN (Institut national des sciences et techniques nucléaires) est présente à Antsiranana pour évaluer le niveau de radioactivité émise par le nouveau scanner de conteneurs opéré par la société Gasynet, comme la règlementation l’impose pour ce type d’appareil. Les compteurs s’affolent et les techniciens sont perplexes.

Créée en 2007 et issue d’un partenariat public privé entre le Gouvernement de Madagascar et la société suisse SGS, Malagasy Community Network Services S.A., puis communément appelée GasyNet, est chargée d’améliorer les performances douanières du pays, notamment via le déploiement de scanners de conteneurs dans ses principaux ports.

L’inauguration du scanner d’Antsiranana doit se dérouler le mois suivant, et les préparatifs vont bon train. Seulement voilà, les mesures de radioactivité de l’INSTN sont anormalement élevées, et cela même lorsque le scanner est éteint. Ces radiations semblent venir de nulle part. Avant de quitter Antsiranana pour rejoindre Antananarivo, les techniciens de l’INSTN donnent à l’équipe de Gasynet l’explication la plus plausible à leurs yeux pour ces mesures élevées : les radiations, d’origine naturelles, proviendraient du sous-sol du port.

« Nous avons refait les mesures avec nos deux radiamètres entre 16h20 et 16h40 ce jour, et je pense que le problème est plus grave. En effet, à 50m de nos barrières, nous avons enregistré la plus forte dose : 12 µSv/H. » s’alarme un employé de GasyNet dans un email à son supérieur hiérarchique en date du 27 mars 2013.

L’unité de mesure utilisée par les radiamètres de GasyNet, instruments de mesure des radiations, est le µSv/H (microsievert par heure), une grandeur physique mesurant l'impact sur les tissus biologiques d'une exposition à un rayonnement ionisant comme la radioactivité. Un taux de radioactivité compris entre 7,5 et 25 µSv reçus en une heure est compatible avec une exposition aux rayonnements dans des environnements naturels fortement radioactifs.

Utilisant plusieurs radiamètres, l’équipe de GasyNet tente de déterminer par triangulation la source des émissions radioactives. Les soupçons se portent rapidement sur un groupe de conteneurs situé dans la zone du port gérée par la Compagnie de Manutention de Diégo (COMADIE), dont le principal client est la CMA-CGM, près d’un baraquement en bois situé à quelques mètres de la jetée. L’armateur de porte-conteneurs français CMA-CGM est le seul, avec la compagnie MSC, à opérer dans le port d’Antsiranana. Pour une personne présente sur le port à l’époque, la zone suspecte regroupait quatre conteneurs. Pour une autre, il s’agissait plutôt de deux conteneurs placés côte à côte.

 

Le port d'Antsiranana et l'emplacement du conteneur suspect

 

Aussitôt, les employées de GasyNet présents dans le port d’Antsiranana se voient interdire par leur direction d’approcher de la zone où se situent les conteneurs suspects, et l’INSTN est rappelée d’urgence. En attendant l’intervention de l’INSTN, GasyNet effectue des mesures quotidiennes de la radioactivité dans le port.

Trois semaines plus tard, l’inauguration du site scanner se déroule comme prévu. La veille, soit le 17 avril 2013, l’un des conteneurs présents dans la zone suspecte disparait.

L’équipe de Gasynet poursuit ses mesures quotidiennes après l’inauguration. Ainsi, le 23 avril 2013 à 17h50, soit six jours après la disparition du contener suspect, une dose de radioactivité de 63µSV/h est mesurée sur le site scanner, un taux 126 fois supérieur à la dose publique autorisée. Le taux de radioactivité baisse progressivement au cours des semaines suivantes. La source des émissions ayant à l’évidence disparue, le retour de l’INSTN à Antsiranana est finalement annulé.

Le numéro du conteneur volatilisé a été noté avant sa disparition. Il s’agit d’un modèle frigorifique (« reefer ») de 40 pieds portant identification ACMU9208282. Ce numéro, pourtant, s’avèrera falsifié. En effet, aucune compagnie maritime n’utilise le sigle « ACMU ». Sans surprise, le conteneur fantôme ne possédait aucun document justifiant sa présence dans le port.

La gendarmerie du port d’Antsiranana qui a collaboré avec les journalistes du réseau MALINA pour cette enquête n’a pas été en mesure de fournir le carnet de sortie des conteneurs pour le mois d’avril 2013, celui-ci ayant, lui aussi, disparu. Hasard ou non, le carnet de sortie des conteneurs à partir du 7 mai 2013 est lui disponible. Une analyse méticuleuse des entrées et sorties des conteneurs du port d’Antsiranana de 2011 à 2015, en dehors de la période couverte par le carnet disparu, n’a pas permis de retrouver la trace du conteneur.

Carnet d’entrée et de sortie des conteneurs du port d’Antsiranana à la date du 7 mai 2013 

Cinq années après les faits, la plupart des personnes en poste à l’époque au port d’Antsiranana a été depuis affectée dans d’autres localités. Celles qui sont restées ne semblent pas avoir gardé le souvenir de la disparition de ce conteneur. Il est vrai qu’à l’époque, avant l’installation du scanner, le port était sujet à de nombreuses « disparitions », de l’avis même de Max Zafisolo, l’actuel Receveur des douanes du port d’Antsiranana. Les trafics y étaient alors communs. Ainsi, le 4 avril 2013, durant la période même où le conteneur radioactif était présent dans le port d’Antsiranana, une cargaison illicite de bois de rose y a été interceptée.

Cette disparition n’a cependant pu se faire sans complicité. Un conteneur ne peut être déplacé sans être manutentionné. Il n’existe que deux sociétés de manutention opérant dans le port d’Antsiranana : la CMDMD (Compagnie Malgache de Manutention de Diego-Suarez) et la COMADIE (Compagnie de Manutention de Diégo), qui sont toutes les deux la propriété du groupe ENAC. Le petit port d’Antsiranana n’ayant qu’un seul portail permettant la sortie des conteneurs, il est difficilement imaginable que personne ne se soit alerté de la sortie d’un conteneur « sans papier ». Peut-être que des personnes payées pour fermer les yeux pensaient avoir affaire à un banal trafic ?

De nombreuses questions restent en suspens. Que contenait ce conteneur radioactif ? Qu’est-il advenu de celui-ci ? Comment est-il arrivé dans le port d’Antsiranana ?

Sans l’installation dans le port du scanner de Gasynet qui a permis de révéler des taux anormalement élevés de radioactivité, ce conteneur aurait pu rester longtemps dans le port sans être inquiété. Il est effrayant d’imaginer que ce conteneur n’est d’ailleurs peut-être pas le premier à transiter par le port d’Antsiranana, ou par d’autres ports non contrôlés du pays.

Pour une source bien informée souhaitant rester anonyme, il ne fait nul doute que l’on ait affaire ici à un trafic international de déchets radioactifs. On ne parle pas ici de déchets de type militaire, ni même de combustible usagé provenant de centrales nucléaires. De nombreux domaines d’activité produisent des déchets radioactifs de faible intensité, au premier titre duquel le secteur hospitalier. Le traitement de ces déchets est particulièrement coûteux. Abandonner un conteneur contenant ce type de déchets dans un port de Madagascar connu pour sa porosité serait une excellente façon de s’en débarrasser à moindre coût.

Une théorie alternative au trafic de déchets nucléaires pour expliquer ces mesures élevées de radioactivité est celle d’une erreur de mesure. Les mesures anormales proviendraient d’un mauvais étalonnage des radiamètres utilisés à l’époque par l’équipe de GasyNet. Pourtant, l’hypothèse de l’erreur de mesure n’est pas compatible avec les mesures de radioactivité pointant spécifiquement sur un groupe de conteneurs suspect au sein du port. Par ailleurs, une défaillance des instruments de mesure de GasyNet n’expliquerait pas les mesures élevées décelées en premier lieu par les techniciens de l’INSTN.

 

Le siège de l’INSTN à Antananarivo

Les radars de certains bateaux présents dans le port auraient-ils pu perturber ces instruments et induire en erreur les techniciens de l’INSTN et les équipes de Gasynet ?  Le Professeur Joel Rajaobelison, Directeur Général de l’INSTN en poste depuis 2017, et son équipe de techniciens ne croient pas à cette hypothèse, pas plus qu’à celle d’une erreur de mesure. Les longueurs d’ondes des radars sont en effet très différentes de celles mesurées par les radiamètres. L’autorisation d’exploitation du scanner d’Antsiranana devant être renouvelé tous les deux ans, l’INSTN a effectué de nouveaux tests des niveaux de radioactivité dans le port en 2005 et en 2007. Aucune radioactivité anormale n’y a cette fois-ci été détectée, ce qui rejette d’emblée la possibilité que la radioactivité mesurée en 2003 soit d’origine naturelle.

Il ne sera peut-être jamais possible de connaitre avec certitude ce qui s’est passé, mais cette histoire montre, si besoin est, que la vulnérabilité des ports de Madagascar n’ouvre pas seulement la porte aux trafics de ressources naturelles devenus tristement communs, mais mettent également en péril la sécurité et la santé de ses habitants.

Grâce à un partenariat avec l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), l’INSTN va prochainement installer des instruments de mesure de la radioactivité à l’aéroport international d’Ivato. Deux ports du pays font également l’objet de mesures régulières de la radioactivité. L’INSTN collabore étroitement avec le Centre de Fusion des Informations Maritimes (CFIM) pour surveiller les bateaux suspects qui pourraient transporter des matières dangereuses. Ces efforts sont louables mais sont-ils suffisants pour protéger une île possédant plus de 5000 kilomètres de littoral ?

 


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