Sur la côte Est de Madagascar, novembre est synonyme de promesse. Les arbres croulent sous les grappes rouges, les villages s’animent, les charrettes grincent sur les pistes boueuses, les femmes s’affairent au triage, les enfants courent entre les caisses. La campagne de litchis, fruit emblématique du pays, s’ouvre comme chaque année dans une atmosphère de fête. Mais derrière cette effervescence, une ombre plane. Car ce trésor sucré, qui fait la renommée internationale de Madagascar, est aujourd’hui pris en otage par un cartel organisé autour du Groupement des Exportateurs de Litchis (GEL).
Ce cartel impose ses règles, fixe ses prix, manipule les quotas et réduit les producteurs à la misère. Ce qui devrait être une célébration de l’abondance est devenu une lutte pour la survie.
Les voix étouffées des producteurs
À Antetezambaro, dans le district de Toamasina II, région Atsinanana, Caroline Barijaona, collectrice de litchis, laisse éclater son désarroi. Ses journées sont rythmées par les récoltes, les négociations, les livraisons. Mais au bout du compte, les chiffres ne mentent pas : « Les dépenses coûtent beaucoup plus cher que les recettes », souffle-t-elle. Les emballages, les cordes, les feuilles de ravinala, tout augmente. Le prix du kilo, lui, reste figé à 1000 ariary depuis plusieurs années.
Telolahy Félix Jean Claude, propriétaire de 300 pieds de litchis, raconte son quotidien avec une lassitude palpable. Il paie ses ouvriers, ses grimpeurs, ses charretiers, loue des charrettes pour transporter les fruits. À la fin, il ne couvre même pas ses dépenses. « Nous travaillons à perte », lâche-t-il, résigné.
Herisoa, productrice à Antanambaovao, toujours dans le district de Toamasina II, région Atsinanana, dénonce une autre injustice : le pesage truqué. Les caisses de vingt kilos sont systématiquement sous-évaluées, imposant un surpoids fictif. Elle réclame un prix juste, 2000 ariary le kilo, mais sa voix se perd dans le vacarme d’un système verrouillé.
Ces témoignages ne sont pas des chiffres abstraits. Ils incarnent des vies, des familles, des villages entiers qui dépendent du litchi pour survivre.
Le GEL, un cartel sous couvert d’organisation
Créé pour organiser la filière, le GEL s’est vu confier depuis 2011 l’organisation des campagnes d’exportation du litchi malgache vers l’Union Européenne, principale destination des fruits. Sur les marchés européens, le litchi malgache est vendu à 3 euros le kilo (15 000 ariary), tandis qu’à Madagascar, les producteurs ne touchent que 1000 à 1500 ariary. Entre ces deux mondes, ce sont le GEL et la société mauricienne Litchi Trading Company (LTC) qui encaissent la plus grande partie du bénéfice.
Le GEL regroupe une vingtaine de sociétés exportatrices, qui se partagent chaque année le quota national d’exportation selon un système jugé opaque et favorable à certaines entreprises. Jusqu’à récemment, c’était le groupe SODIAT de l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga qui détenait les quotas les plus importants.
L’intermédiaire mauricien et les sociétés européennes
D’une manière plus concrète, le GEL a accordé à deux sociétés françaises l’exclusivité des exportations vers l’Union Européenne depuis 2011, sans appel d’offres ouvert. Ces entreprises verseraient des cotisations au GEL, en contradiction avec les principes de bonne gouvernance.
En 2017, le GEL a créé la société mauricienne The Litchi Trading Company Ltd (LTC) pour servir d’intermédiaire commercial entre lui et les sociétés françaises. On ne connaît presque rien de cette société, devenue pourtant incontournable dans le système d’exportation. Ses marges sont inconnues, de même que ses bénéficiaires réels. Les devises générées par ce système ne sont pas forcément rapatriées à Madagascar, comme la loi l’exige.
Le schéma est simple mais implacable : les producteurs et collecteurs vendent leurs litchis aux sociétés exportatrices membres du GEL, à prix unique et dérisoire. Ces sociétés exportent les fruits traités par soufrage vers LTC, enregistrée à l’île Maurice. LTC revend ensuite aux deux importateurs français, à un prix inconnu. Les bénéfices, opaques, sont partagés entre les propriétaires de LTC et les sociétés européennes partenaires.
Ainsi, la richesse générée par le litchi malgache s’évapore dans les circuits financiers internationaux, laissant les paysans dans la misère.
Les figures de l’ombre
Deux noms reviennent sans cesse dans les conversations : Mamy Ravatomanga et Thierry Sam, qui est le président du GEL et qui contacte tous les acteurs de la filière, aussi bien au niveau national qu’à l’international. Ravatomanga, via sa société Sodiat, a déjà mobilisé les forces de l’ordre pour contraindre les collecteurs à livrer leurs produits. Cela s’est produit pendant la campagne de 2024 où la production n’a pas pu couvrir le quota de Madagascar. Ses proches détiennent des quotas faramineux, dépassant les mille tonnes, quand d’autres exportateurs doivent se contenter d’une centaine. Le milliardaire Mamy Ravatomanga, proche de l’ex-président malagasy Andry Rajoelina a été arrêté à l’Ile Maurice pour détournement de fonds et blanchiment d’argent, au mois d’octobre dernier. Mamy Ravatomanga a été exclu du GEL. Des clients Européens ont affirmé leur volonté de ne plus contracter avec la sodiat. Mais des exportateurs ne cachent pas leur inquiétude et craignent que son réseau continue de contrôler le GEL.
Un exportateur lésé, membre du GEL et qui demande à témoigner sous anonymat, se souvient d’une époque où la libre concurrence lui permettait d’exporter des tonnes de litchis. Aujourd’hui, ses quotas ont été réduits à une centaine. « Le prix payé aux producteurs est injuste. L’Etat devrait rester vigilant face à ce système parce que cela ne concerne pas uniquement le milliardaire dont il est question mais plutôt d’un cartel organisé », dit-il, amer.
La spirale de la misère
Les conséquences de ce système sont dramatiques. Les paysans s’endettent pour financer la campagne, espérant des bénéfices qui ne viennent jamais. Les grèves organisées pour dénoncer les abus échouent face à la puissance du cartel. Les déductions illégales sur les paiements par mobile money aggravent la précarité.
Aline Marie Hortence Randriantsarafara, membre d’une coopérative, se souvient de la campagne 2024. Faute de quotas atteints, les sociétés exportatrices avaient supplié les producteurs de vendre. Le kilo avait alors atteint 5000 ariary. « Preuve que le prix peut être juste, mais seulement quand le cartel est en difficulté », souligne-t-elle.
Cette anecdote illustre une vérité cruelle : les producteurs ne sont pas condamnés à la misère par la nature du marché, mais par la mainmise d’un cartel qui manipule les règles.
Une filière en péril
Le litchi est un fruit fragile. Sa qualité dépend d’un calendrier précis. Trop tôt, les fruits sont immatures. Trop tard, ils perdent leur fraîcheur et leur durée de conservation. La mauvaise gestion du GEL met en péril la réputation du litchi malagasy sur le marché international.
Les producteurs demandent à l’État de les consulter, de les associer aux décisions. Mais leurs voix restent ignorées. Le risque est immense : voir le litchi de Madagascar perdre sa place sur les étals du monde, non pas à cause de sa qualité intrinsèque, mais à cause d’une organisation défaillante.
Le cri des villages
Dans les villages de la côte Est, les producteurs continuent malgré tout à grimper dans les arbres, à trier les fruits, à charger les charrettes. Ils n’ont pas le choix. Le litchi est leur vie, leur unique source de revenus. Mais derrière chaque sourire de récolte se cache une inquiétude. Caroline, Telolahy, Herisoa, Aline, collecteurs et exportateurs : leurs voix résonnent comme un chœur étouffé. Elles disent la souffrance, l’injustice, le désespoir. Elles disent aussi l’espoir d’un changement.
Une lueur d’espoir se dessine. À la suite de la rencontre de tous les acteurs de la filière, tenue la semaine dernière à Toamasina, le prix du litchi est fixé à 2150 ariary le kilo, auprès des stations exportatrices.
Vers une refonte nécessaire
La priorité est claire : démanteler le monopole du GEL. Les producteurs réclament une réforme de l’arrêté interministériel de 2011, qui donne au GEL un pouvoir absolu. Ils demandent la création d’une autorité indépendante, la transparence dans le pesage et les quotas, l’implication des paysans dans la fixation du calendrier, la garantie que les bénéfices restent à Madagascar.
Ces revendications ne sont pas des utopies. Elles sont des conditions de survie. Sans elles, la filière s’effondrera, entraînant avec elle des milliers de familles.
La campagne de litchis 2025 démarre le 20 novembre prochain. Les producteurs espèrent un changement. Parce que, jusqu’à maintenant, la campagne pour eux, ce n’est pas une fête. C’est une bataille. Le GEL, devenu un cartel mafieux, détourne les richesses, impose ses règles et réduit les paysans à la misère.
Le litchi de Madagascar est un trésor. Mais ce trésor est en train d’être pillé. Protéger la filière, c’est protéger les paysans, l’économie nationale et l’image du pays sur le marché international.
La rédaction
Suivez les actualités sur la lutte contre la corruption !