Environnement

Kelilalina : une exploitation aurifère manifestement illicite s’installe dans la peur et le silence

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 1/5/2026
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Tolérance zéro. Tel est le mot d’ordre dans le cadre de la lutte contre la corruption à Madagascar, à l’heure actuelle. Les réalités auxquelles font face les populations, surtout au niveau des zones reculées ne reflètent pas cela. Un député est soupçonné d’être à l’origine de la corruption liée à l’octroi de permis d’exploitation minière d’or à des entreprises chinoises dans la localité d’Anosy, commune rurale de Kelilalina, district d’Ifanadiana, région Vatovavy.

 

À l’aube, la brume flotte encore sur la Namorona. Marie (nom d’emprunt) s’agenouille au bord de l’eau. Elle y lave le riz du déjeuner pendant que son fils remplit deux bidons jaunes. « On boit cette eau. On cuisine avec. On arrose nos champs. Si elle devient sale, on fait comment ? » À quelques centaines de mètres, deux bateaux métalliques sont amarrés au milieu de la rivière. Dessus, des machines lourdes attendent. Elles ne tournent pas encore. Mais tout est prêt.

Depuis novembre 2025, des ressortissants chinois ont installé des équipements d’extraction aurifère dans la localité d’Anosy. Officiellement, l’exploitation n’a pas démarré. Officieusement, la transformation du paysage et des rapports de force a déjà commencé. Dans les villages environnants, la peur a remplacé la colère. Et au regard de la loi, ce qui se met en place porte les signes évidents d’une exploitation illicite.

 

Une route ouverte… au prix des rizières

Pour atteindre le site d’Anosy, une route a été dégagée à coups de bulldozer depuis Kelilalina. Officiellement, il s’agissait d’un axe destiné à faciliter la circulation des produits locaux. Lors de réunions publiques, le député d’Ifanadiana, Hajaniaina Dinah, aurait affirmé avoir « fait des efforts » pour soutenir le développement local.

Sur le terrain, le constat est plus brutal. Des champs de manioc rasés. Des bananeraies arrachées. Des rizières remblayées. « Mon terrain faisait plus d’un hectare. On m’a donné 30 000 ariary. C’est le prix de quoi ? D’un sac de riz ? » lâche un cultivateur. « On nous a dit que c’était pour le bien commun. Mais on ne peut même pas utiliser la route pour faire du transport public. Les Chinois ont refusé », témoigne un jeune de la localité. La route sert essentiellement aux engins miniers et aux véhicules des exploitants. Aucun cahier des charges n’a été présenté. Aucun procès-verbal officiel des consultations publiques n’a été produit.

Certains habitants disent avoir « accepté » en réunion. Mais quand on s’éloigne des autorités, les langues se délient : « On a dit oui parce qu’on a peur. » La peur de quoi ?« De représailles. » La mairie de Kelilalina a émis une lettre de suspension de l’exploitation, signée par Jean Kalavita Rakotonirina, le 26 février 2026, en attendant la présentation d’une autorisation officielle. Pourtant, les machines sont toujours là.

 

Des permis flous et des contradictions administratives

La Loi 2023-007 portant Code Minier impose des règles strictes avant toute exploitation : un permis d’exploitation (PE) signé, une Étude d’Impact Environnemental (EIE) validée, un Cahier des Charges Minier (CCM) liant l’opérateur à la communauté, une caution environnementale bloquée, un plan Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) validé par l’État, la Commune et la population.

 

Dans le cas de Kelilalina, le site d’installation se trouve dans la localité d’Anosy. D’après le repérage sur la carte relevant du Bureau du Cadastre Minier de Madagascar (BCMM), il est question du permis minier appartenant à Sieur Pierre Edmond. Or, faisant suite à notre descente sur le terrain, le permis évoqué est celui de Maleck Jamil Sikafoson. Une zone d’ombre à éclaircir. Il détient 16 carrés miniers. Son permis est du type Permis Réservé aux petits Exploitants (PRE), dénommé Permis Réservé aux petits Exploitants Artisanaux (PREA), selon la Loi 2023-007 portant Code Minier. Il s’agit d’une autorisation minière destinée aux nationaux pratiquant une exploitation artisanale. Maleck Jamil Sikafoson, accompagné des ressortissants chinois dont il est ici question, entame actuellement une procédure de demande de transformation de ce permis en Permis d’Exploitation industrielle (PE). Un permis « en transformation » ne donne effectivement aucun droit d’exploiter. Maleck Jamil Sikafoson, joint au téléphone, précise que les ressortissants chinois possèdent des cartes de résidents et qu’ils ne procèdent pas encore à l’exploitation. “Nous n’allons exploiter qu’après avoir terminé le processus de transformation de permis. Nous sommes partenaires. Nous nous sommes convenus par rapport au quota sur les produits. Mais nous sommes actuellement en train de régulariser les paperasses”, indique-t-il dans ses propos par téléphone.

 

Par ailleurs, la Note 237/2025/MIM/SG du 15 décembre 2025 interdit l’usage de matériels lourds aux titulaires autres qu’un PE valide. La direction régionale des Mines de Vatovavy a réaffirmé cette interdiction le 26 février 2026. Pourtant, des dragues et des pelles mécaniques sont installées sur la Namorona. Une source auprès de la Direction régionale de l’Environnement et du Développement Durable de Vatovavy affirme qu’aucune Étude d’Impact Environnemental (EIE) valide n’a été produite pour cette exploitation. Officiellement, le permis environnemental daterait de 2009. Mais il correspond à un PREA — inadapté à une exploitation à grande échelle. Sans EIE, sans PE signé, sans CCM validé, l’installation est juridiquement irrégulière. Autrement dit : elle est illicite. Des soupçons de corruption planent sur l’installation d’équipements lourds en l’absence d’autorisation conforme.

 

La gendarmerie en escorte

Sur les lieux, des éléments armés, issus des forces de l’ordre, assurent la sécurité du site. Ils escortent les ressortissants chinois dans leurs déplacements. La population, elle, ne peut plus circuler librement comme auparavant sur certaines zones, notamment du côté des lieux d’installation des Chinois. « Avant, on passait là pour aller traverser la rivière. Maintenant, c’est interdit. » Dinoh, pêcheur, baisse la voix : « Avant, on traversait ici pour aller de l’autre côté. Maintenant, ils nous interdisent le passage. Même la rivière ne nous appartient plus. »

La présence d’un dispositif sécuritaire d’une telle ampleur, malgré que l’exploitation n’ait pas encore commencé et malgré que les autorisations soient en attente laisse entendre des zones d’ombres qui ne pourraient s’expliquer que par des suspicions de corruption de haut niveau. Pourquoi une protection armée pour une activité qui n’a pas encore commencé officiellement ? La mairie de Kelilalina a pourtant émis une lettre de suspension le 26 février 2026, exigeant la présentation d’autorisations officielles avant toute exploitation. Mais les machines restent en place.

 

Un député au centre des soupçons

Officiellement, le député Hajaniaina Dinah, élu à Ifanadiana, nie toute relation avec les exploitants chinois. À l’Assemblée nationale, il a déclaré ne pas les connaître. Pourtant, en janvier 2026, lors d’un accident de la route à Ranomafana, il les aurait appelés directement pour mobiliser leurs engins afin de dégager la chaussée. Sur le terrain, les habitants observent ses va-et-vient réguliers vers le site minier. « Il dit qu’il n’est pas pour l’exploitation. Mais il vient souvent. »

Des sources anonymes affirment que lorsqu’on pose des questions, la consigne serait de renvoyer vers le Ministère des Mines. Dans une commune où beaucoup redoutent des représailles, peu osent parler à visage découvert. Dans la commune, beaucoup chuchotent. Peu parlent ouvertement. « Il est puissant. On ne veut pas d’ennuis. » Par rapport aux procédures autorisant les travaux de construction de routes locales, la population de Kelilalina affirme les avoir “acceptées” publiquement, par crainte. “On accepte malgré nous”, confie un membre de la jeune génération locale. Le nom du député dont il est question revient dans d’autres dossiers sensibles :  monopole présumé sur la collecte de rhum de fabrication artisanale (20 000 bidons de 20 litres circuleraient chaque jour selon des sources locales), menaces contre des collecteurs concurrents, interventions dans la nomination de responsables administratifs, accusations d’intimidation politique. Plusieurs témoignages sur ces sujets ont été recueillies sur place. Des opposants affirment avoir été victimes de pressions ou de poursuites judiciaires après des commentaires sur les réseaux sociaux. Le faisceau d’indices ainsi relatées nourrit le soupçon d’une orchestration locale, que des gens lient à une volonté de faciliter le processus d’octroi d’autorisation pour l’exploitation aurifère.

 

Des travailleurs locaux marginalisés

Les exploitants chinois auraient recruté des ouvriers locaux pour le transport de matériaux, à raison de 10 000 ariary par jour. Plusieurs témoignages font état de retards de paiement et d’horaires dépassant largement ceux convenus (7h–17h). « On travaillait jusqu’à tard dans la nuit. Et le salaire ne correspond pas à l’horaire de travail » confient des jeunes. L’emploi local, promis comme retombée positive, reste marginal. La loi impose 80% de main-d’œuvre malagasy et un plan social validé avant une exploitation minière, tel que nous l’avons mentionné plus haut. Aucun plan RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) n’a été présenté publiquement. Il s’agit, on le rappelle, d’un outil de pilotage stratégique traduisant les engagements durables en actions concrètes, structuré autour des piliers environnementaux, sociaux, économiques et de gouvernance. Un des critère requis par le code minier, dans le cadre d’exploitation minière. Dans ce contexte, le maire de Kelilalina réclame au minimum un tranom-pokonolona et la réhabilitation du terrain de football. Pour l’instant, rien.

 

Une rivière en sursis

La Namorona n’est pas qu’un cours d’eau. Elle est la cuisine, la salle de bain et le champ irrigué des villages environnants. L’exploitation aurifère, surtout mécanisée, risque d’entraîner pollution, turbidité et contamination, la dégradation du lit de la rivière. « On fait cuire avec cette eau. On lave nos enfants dedans. S’ils salissent la rivière, que deviendrons-nous ? » confie la population d’Anosy. « Si l’eau devient boueuse, on fait comment pour cuisiner ? » demande Marie. « Si la rivière meurt, nous mourrons avec elle », déplore-t-elle.

 

Selon la loi 2023-007 portant code minier, dans ses articles 252 et 253, tout titulaire de permis minier ne peut commencer une activité minière sans l’obtention d’une autorisation environnementale ou de permis environnemental, selon le cas. A cet effet, le commencement des travaux d’exploitation et éventuellement, de nouvelles recherches, en vertu d’un PE, requiert un document d’Etude d’Impact Environnemental (EIE). Ces articles imposent ainsi aux exploitants de détenir une approbation des engagements contenus dans le document de Programme d’Engagement Environnemental (PEE), avant de commencer les travaux de recherche ou d’exploitation. Pourtant, dans le cas de Kelilalina, les ressortissants chinois se sont déjà installés, sans aucun dossier d’après les propos du maire de Kelilaina. Des sources auprès de la Direction Régionale de l’Environnement et dy Développement Durable de Vatovavy, tel que nous l’avons annoncé, confirment cette indication. Ce n’est qu’environ cinq mois après l’installation qu’ils procèdent à la régularisation des papiers, en menant une procédure de transformation de permis appartenant à Maleck Jamil Sikafoson. Est-ce une simple coïncidence mais, malgré la lettre de suspension émise par la mairie de Kelilalina, au mois de février 2026, le processus n’est entamé qu’après notre descente sur terrain, menée dans le cadre de notre investigation.  

 

Beaucoup de questions, peu de réponses

Sur le terrain, les paroles des notables sont respectées auprès des villages. A titre d’exemple, le notable d’Ankerana a donné sa bénédiction contre rémunération pour la construction de route. Les Chinois ont ainsi installé les engins sur le terrain appartenant au maire de Kelilalina et ont entamé les travaux. Une fois, la route dégagée, les Chinois voudraient poursuivre cette pratique pour le cas de l’exploitation. Pour cela, d’autres notables, tel que celui de Fotsialanana, une localité concernée par l’exploitation refuse de cautionner l’exploitation. Les tensions coutumières s’ajoutent ainsi aux incertitudes juridiques.

 

Les exploitants sont arrivés sans documents officiels, toujours selon le maire de Kelilalina. Ils auraient entamé des démarches de régularisation après coup. La mairie affirme maintenir la suspension tant qu’aucune autorisation claire n’est présentée. Pourtant, les installations restent en place, sous protection armée. À Kelilalina, le silence est devenu une stratégie de survie. Dans cette commune enclavée, où le développement est un mot souvent brandi en période électorale, l’or de la Namorona pourrait enrichir quelques-uns — et appauvrir durablement ceux qui en dépendent chaque jour. L’exploitation n’a pas officiellement commencé. Mais la fracture, elle, est déjà bien visible. L’exploitation n’a pas encore commencé officiellement. Mais les champs sont détruits, la route est tracée, les machines sont installées, la population est divisée, la peur s’est installée. Au regard de la Loi 2023-007 portant code minier, les conditions légales ne sont pas réunies. L’installation actuelle est manifestement en contradiction avec le Code Minier malagasy. Pour les habitants d’Anosy, le débat n’est pas technique. Il est simple. « Est-ce que l’or vaut plus que notre eau ? » La Namorona continue de couler. Pour combien de temps encore — claire ? La réponse à cette question demeure dans le camp des autorités compétentes. Que la tolérance zéro en matière de lutte contre la corruption soit effective sur le territoire national, dont la localité d’Anosy, commune de Kelilalina, district d’Ifanadiana, région Vatovavy.

 

D’après le repérage sur la carte du BCMM, le permis minier appartient à Sieur Pierre Edmond

 

H.M et T.N