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Accès aux médicaments : pharmacies et dépôts inégalement répartis

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 16/10/2025
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Dans le cadre de l’Agenda 2030 des Nations Unies, les Objectifs de Développement Durable
(ODD) mettent un accent particulier sur l’atteinte de la couverture sanitaire universelle. Celle-ci
inclut notamment l’accès pour tous à des médicaments essentiels, sûrs, efficaces, de qualité et à
un coût abordable. Cet objectif ambitieux souligne l’importance d’un réseau pharmaceutique
équitablement réparti sur le territoire. Sur le principe, l’équité est érigée en principe fondamental,
à Madagascar cet objectif ressemble encore à une utopie. Sur le terrain, la réalité est toute autre :
l’accès aux soins et aux médicaments demeure largement inégal, réservé en grande partie à une
poignée de personnes vivant dans des zones géographiques privilégiées.

 

Selon l’Institut National de la Statistique (INSTAT), qui s’appuie sur le Recensement Général de
la Population et de l’Habitat (RGPH-3) de 2018 ainsi que sur les enquêtes récentes (EPM 2021-
2022), Madagascar comptait environ 28,1 millions d’habitants en 2021, une population
majoritairement rurale. Les estimations internationales, comme celles de Worldometer, situent
aujourd’hui la population à près de 32,7 millions d’habitants en 2025, avec un taux
d’urbanisation qui avoisine les 40 %. Ces données mettent en lumière une réalité essentielle :
malgré une urbanisation progressive, la grande majorité des Malgaches vit en milieu rural où
l’accès aux services essentiels, aux soins et aux infrastructures sont encore difficile.

 

Selon la Banque mondiale, en 2022, seulement 11,4 % de la population rurale vit à moins de 2
km d’une route praticable en toutes saisons. Pour près de 17 millions de Malgaches, cela signifie
un isolement quotidien : difficultés pour se rendre à l’école, accéder aux soins ou transporter
leurs récoltes vers les marchés. Une situation qui illustre brutalement le fossé entre zones
urbaines et rurales et façonne le quotidien de millions de personnes. Pour la majorité des
Malgaches vivant loin des villes, les kilomètres de pistes impraticables ne sont pas qu’un obstacle
physique, mais une barrière à la santé. Se procurer des médicaments ou consulter un centre de
soins deviennent un véritable défi, illustrant cruellement les inégalités entre zones urbaines et
rurales.

 

Concentration des officines et disparités régionales

 

Antananarivo, la capitale de Madagascar, compte parmi les villes les plus peuplées du pays.
Selon Worldometer, la population de la ville proprement dite est estimée à 1,35 million
d’habitants en 2025. En incluant l’ensemble de l’agglomération, avec ses zones périurbaines et
suburbaines, la population dépasse alors 4,2 millions d’habitants, d’après les projections de
Macrotrends. Cette concentration démographique confirme le rôle central d’Antananarivo dans la
vie économique, politique et sociale de Madagascar.

 

Bien qu’Antananarivo est la plus grande agglomération de Madagascar, sa prédominance dans le
secteur pharmaceutique soulève des questions d’équité territoriale. Plus de la moitié des officines
du pays (162 sur 317) y sont regroupées, laissant les régions périphériques avec une couverture
bien plus faible.

 

Le constat est encore plus frappant pour les grossistes : sur 37 sociétés officiellement
enregistrées, seules cinq sont implantées en dehors de la capitale. Cette centralisation facilite
l’approvisionnement d’Antananarivo, mais accentue les inégalités d’accès aux médicaments pour
les habitants des provinces, contraints à des délais et à des coûts supplémentaires pour se soigner.

 

L’injustice est d’autant plus flagrante : Toamasina, deuxième ville de Madagascar, ne dispose que
de 27 officines pour sa population. Pendant ce temps, Mahajanga, moins peuplée, en compte 21
et accueille même trois grossistes pharmaceutiques. Un déséquilibre qui interroge sur la
répartition réelle des soins pharmaceutiques dans le pays.

 

Cohabitation difficile entre pharmacie et dépôt de médicaments

 

Face à cette concentration inégale des officines dans les grandes villes, les dépôts de
médicaments sont apparus comme une réponse pragmatique aux besoins des populations
éloignées ou mal desservies. Là où l’ouverture d’une pharmacie reste économiquement ou
logistiquement impossible, ces dépôts assurent un accès vital aux traitements. Leur création,
souvent dictée par la nécessité plus que par la réglementation, illustre le dilemme entre
couverture pharmaceutique et sécurité sanitaire.

 

En 2022, le Groupement professionnel des dépositaires de médicaments (GProDMM) dénombrait
environ 1 400 dépôts de médicaments à travers Madagascar, mais leur implantation géographique
reste un mystère. Dans un pays où les officines se concentrent massivement dans les grandes

villes, cette cohabitation complexe entre dépôts et pharmacies s’avère pourtant cruciale pour
garantir l’accès aux médicaments.

 

Cadre légal et tensions professionnelles

 

Face à ce déséquilibre, la loi n° 2022-024 est venue clarifier le cadre légal. Elle modifie la loi n°
2011-002 du 15 juillet 2011 portant sur le Code de la Santé, et introduit dans son nouvel article
202, alinéa 4, une règle stricte : « l’ouverture d’une officine interdit toute autorisation d’un dépôt
de médicaments dans un rayon de 10 kilomètres. Les dépôts déjà en place conservent toutefois
leur droit d’exercer, sous réserve des règles en vigueur ».

 

Avant même son adoption, la proposition de loi visant à maintenir les dépôts de médicaments
existants malgré l’implantation de nouvelles pharmacies avait déjà provoqué de vives inquiétudes
parmi les professionnels du secteur pharmaceutique. Selon eux, cette mesure risquait d’ouvrir la
porte à une concurrence déloyale, en particulier dans les zones urbaines où la demande reste
limitée. Les pharmaciens pointaient également du doigt les risques pour la qualité du service. Les
dépôts, souvent gérés avec un encadrement minimal, pouvaient délivrer des médicaments sans
respecter toutes les normes de sécurité, mettant potentiellement en danger la santé des patients.

 

Pour le secteur, il s’agissait aussi d’un problème d’équilibre du marché : la coexistence des
dépôts et des pharmacies dans une même zone pourrait fragiliser la viabilité économique des
officines, tout en maintenant des pratiques informelles difficilement contrôlables. Cette tension
illustre un dilemme majeur pour Madagascar : comment garantir l’accès aux médicaments dans
les zones rurales tout en protégeant la qualité et la régulation du système pharmaceutique officiel.

 

Dépôts de médicaments : entre survie des populations et risques sanitaires

 

Toutefois, ce dilemme prend d’abord une dimension profondément humaine. Nous sommes dans
une petite bourgade, à une trentaine de kilomètres de Farafangana, accessible uniquement par une
route secondaire. Ici, les habitants n’ont pas le luxe de choisir : sans officine à proximité, ils se
tournent vers le dépôt de médicaments local, ouvert tous les jours, de 6h à 17h.

 

Être le seul point d’accès aux soins a ses conséquences : les ruptures de stock sont fréquentes. « Il
n’est pas rare que nous soyons à court de sérum, et les malades doivent attendre que nous
puissions nous réapprovisionner pour poursuivre leur traitement », confie le gérant, avec un
mélange de fatigue et de responsabilité dans la voix. L’endroit le plus proche pour obtenir des

médicaments en urgence se trouve à plus de six heures de route, un délai que chaque patient doit
affronter dès qu’une rupture survient.

 

Pour maintenir son stock, le gérant s’approvisionne auprès d’un grossiste basé à Antananarivo,
mais le trajet est compliqué : il passe par un particulier qui assure le transport jusqu’à la
bourgade. A ses yeux, il n’y a aucune notion de concurrence avec les pharmacies, car en six ans
d’existence de son dépôt de médicaments, la plus proche pharmacie est encore à 30 kilomètres,
bien trop loin pour entrer en conflit avec son activité. Ici, son rôle dépasse le simple commerce :
il contribue à la santé de la communauté, étant le seul pont entre les habitants et les médicaments
dont ils ont désespérément besoin.
« Ici, tout le monde se connaît », explique le gérant avec une pointe de chaleur dans la voix. « Il
n’est pas rare que nous donnions des médicaments à des malades qui ne peuvent pas payer immédiatement. Ils nous règlent petit à petit. Parfois, nous fournissons même les médicaments essentiels alors que la personne n’a pas les moyens… mais nous savons qu’elle reviendra pour
payer. »

 

Dans ce village isolé, le dépôt de médicaments ne se contente pas de vendre des produits : il tisse
un lien social, construit sur la confiance et la solidarité, là où l’accès aux soins est une lutte
quotidienne.

 

Si la concentration des officines dans les grandes villes a ouvert une brèche permettant
l’émergence des dépôts de médicaments, cette solution comporte un revers. L’existence de ces
dépôts favorise parfois une prolifération de la commercialisation informelle, avec tous les risques
que cela comporte. Dans ces établissements, les gérants n’ont pas toujours le savoir-faire des
pharmaciens, ce qui peut générer des erreurs dans la dispensation des traitements et créer une
insécurité sanitaire pour les patients.

 

Graphique (répartition par ville des officines à Madagascar)

 

 

(Par Yanne Lomelle, Cynthia Rahelindisa)