Politique

AMENAGEMENT D’ANTANANARIVO : UN PLAN D’EAU DEVIENT UNE ZONE CONSTRUCTIBLE

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 16/10/2025
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Une pluie suffit pour inonder Antananarivo. Les raisons évoquées sont les plus souvent
d’ordre technique : manque d’assainissement, engorgement de la ville, non-respect des
mesures d’accompagnement des bassins tampons. Ces inondations pourraient-elles être liées
aux remblais et aux constructions anarchiques ? Hypothèse systématiquement écartée.


Des informations sur un projet immobilier ont fait mouche dans le quartier d’Ankorondrano
Andranomahery. Ce projet a entraîné une vague de contestations des riverains établis sur
place depuis des années selon les témoignages. Hormis la résignation des habitants
considérés comme des “ squatters”, un lanceur d’alerte a attiré l’attention sur le projet de
remblai et de construction sur une zone « non constructible » devenue « constructible » à
Ankorondrano Andranomahery.


7ha30 ou 73.000 m2. C’est la superficie totale de ce terrain à Ankorondrano Andranomahery.
Après vérification, il appartient à la société Filatex. Cette superficie regroupe les propriétés
suivantes : “Hasnaine” TN 58136-A, “Bienvenue Roland” TN 50692-A, “Mahatsinjo
Andranomahery” TN 2997-A, “Sitara Andranomahery” TN 60386-A, “Jardin de Mohamed
Hasnaine XVIII”, TN 52537-A. A cela s’ajoutent les propriétés dites : “ Tanamasoandro Telo
Mirefy” TN 70101-A, “Tanamasoandro Telo” TN 70102-A, pile 456 et Pile 457/7 ainsi que
la propriété dite “Shahina Andranomahery”, TN 53.394-A sise à Andranomahery.


Jusqu’en 2019, ces terrains d’Andranomahery Ankorondrano, composés en majeure partie de
plan d’eau, étaient encore classés comme “zone fortement inondable” et donc “non
constructible” selon le plan d’urbanisme directeur (PuDI) en vigueur.


Selon la définition émise par la Direction Générale de l’Aménagement du Territoire (DGAT),
un plan d’urbanisme directeur “est un outil indispensable aux Communes Urbaines pour que
celles-ci puissent connaître, maîtriser, améliorer et avoir une vision des actions à mener à
court, moyen et long terme, en matière de développement Urbain. Particulièrement la gestion
et la maîtrise : de l’occupation des sols, des infrastructures de base (viaire et assainissement,
eau et électricité – télécommunication), des grands équipements structurants (voies primaires,
port et aéroport …), d’équipements Educatifs, sanitaires, marchands, d’implantation
d’activités – industrielles, touristiques – artisanales, des problèmes de protection de
l’Environnement.

 

Plan d’urbanisme directeur réajusté avant l’heure


La naissance d’un projet immobilier sur le terrain d’Ankorondrano Andranomahery
commence à prendre forme à partir de 2021 grâce à une décision du ministère de la
Décentralisation et l’Aménagement du territoire (MDAT). Dans cette résolution, il a été
question de transformer la zone qui couvre le II L 111 B en zone constructible. En effet, en
2021, deux ans après l’élaboration du plan d’urbanisme directeur en 2019, surviennent un
“réajustement” de ce document qui a reclassé la zone en terrain constructible, ouvrant ainsi la
voie à tout projet immobilier, dont celui du groupe Filatex. 

 

L’Etat, est convaincu que l’initiative est à vocation publique. « La création de sous-centre
urbain à Ankorondrano est prévue dans le Plan d’urbanisme directeur qui est entré en vigueur
en 2021 après un réajustement » selon le directeur du développement urbain durable auprès
du ministère de l’Aménagement du territoire par la suite. « Cette zone a un potentiel énorme
compte tenu des installations industrielles déjà existantes » poursuit-il. Ce qui aurait motivé
l’administration à changer de cap en 2021 dans le cadre du réajustement du plan d’urbanisme
directeur de 2019. 


Un comité national d’urbanisme composé de représentants de la Primature, du Bureau
National de Gestion des Risques et des Catastrophes (BNGRC), et de la commune concernée
a en effet initié, en 2021, une révision de certaines dispositions du Plan d’urbanisme directeur
pour Antananarivo. Le nouveau plan d’urbanisme directeur en vigueur a tenu compte,
toujours selon Solofo Mihary Ramaroson, des dispositions du schéma directeur
d’assainissement et du Plan d’urbanisme de détails (PUDé) pour Ankorondrano. Dans cet
autre document, une création d’une zone tampon est prévue pour éviter les inondations
conformément au schéma directeur d’assainissement d’Antananarivo, en cas d’exploitation
immobilière sur le site, qui jusqu’en 2019, a été décrété, rappelons-le, « non constructible ». 


Ce réajustement a un intérêt public, avance Solofo Mihary Ramaroson. Ce dernier cite la
croissance démographique qui pèse sur la capitale, l’un des principaux facteurs évoqués par
les autorités pour justifier la modification du plan d’urbanisme directeur en l’espace de de
deux ans à peine, bien qu’un réajustement n’est prévu se tenir que tous les cinq ou sept ans. «
La capitale a un réel besoin en matière d’infrastructures pour accueillir les 150 000 migrants
internes qui entrent à Antananarivo chaque année » soutient Solofo Mihary Ramaroson,
directeur du développement urbain durable.


L’élaboration d’un plan d’urbanisme directeur se tient tous les 15 ans, les derniers plans
datent de 2004 et de 2019. En tout cas, selon le directeur du développement urbain durable,
Madagascar a fait le choix de se concentrer sur développement totalement urbain et la
création de pôle de développement à Antananarivo. Une raison qui a poussé alors
l’administration à écourter le délai requis pour réviser un plan d’urbanisme. 

 

Des outils publics au profit des opérateurs privés ?


Le processus de réajustement du plan d’urbanisme directeur en 2021 a fait appel au concours
d’autres acteurs non-étatiques. Le secteur privé a ainsi été associé à la démarche d’ajustement
du plan d’urbanisme directeur 2019, document-cadre de tout projet de construction
immobilière à Antananarivo. Ces opérateurs dénommés « secteur privé » par l’Etat malgache
se regroupent dans l’association des Propriétaires fonciers et riverains du Périmètre compris
entre la RN4, la Route des Hydrocarbures, la Route du Pape, les Rives des boulevards de
l’Europe et du lac Masay – A2P4R.


L’État malgache a accordé des pouvoirs étendus à des opérateurs économiques pour réaliser
un vaste plan d’urbanisme couvrant les zones d’Andraharo, Ankorondrano et Masay sur une
période de 15 ans. Ce projet ambitieux soulève des inquiétudes quant à la substitution des
missions régaliennes de l’État par des intérêts privés. Nasolo Valiavo Andriamihaja, dit Vanf,
un défenseur connu du patrimoine culturel et historique, exprime ses craintes concernant cette
délégation de pouvoirs. Selon lui, les opérateurs réunis au sein de l’A2P4R ont désormais la
charge de tâches normalement dévolues à l’État. « Ce sont ces opérateurs privés qui

réalisent les activités de l’État malgache. Le ministère ou la commune urbaine
d’Antananarivo ne font que suivre ce que ces opérateurs accomplissent. Et donc, il n’y a
aucune stratégie globale, mais c’est l’intérêt privé sectoriel qui dicte ce qui est à concrétiser
sur une superficie immense telle qu’Ankorondrano », explique-t-il. Une superficie immense
en effet : car le projet prévu au II L 111 B, s’étendra sur 7ha30 ou 73.000 m2, soit
l’équivalent de dix stades de Barea.


Interrogés sur les raisons de ce réajustement prématuré du plan d’urbanisme directeuren 2021,
les responsables du département juridique de la société ZITAL, qui assure la présidence de
l’Association des Propriétaires fonciers et riverains du Périmètre compris entre la RN4, la
Route des Hydrocarbures, la Route du Pape, les Rives des boulevards de l’Europe eu du lac
Masay – A2P4R – nous font savoir que “l’Association est mise en veilleuse depuis la
pandémie du Covid 19. Elle ne tient plus d’assemblée et ne fait état d’aucune activité depuis
mars 2020, à ce jour”. Et puis de poursuivre que “considérant les dispositions réglementaires
en matière d’urbanisme, et notamment l’obligation pour chaque promoteur d’effectuer des
formalités auprès de la Commune Urbaine d’Antananarivo, pour la délivrance d’un permis de
construire, il semble plus indiqué de se rapprocher de la CUA pour avoir plus d’informations
sur le projet de construction, objet de votre investigation”. Ainsi nos interlocuteurs au sein
de la société ZITAL n’ont pas été en mesure de nous apporter des explications sur les raisons
principales de ce réajustement précipité effectué 2021, deux ans après l’élaboration du PuDI
en 2019. Dans nos correspondances, la société ZITAL, président de l’A2P4R rappelle qu’ “en
tant qu’Association des propriétaires, cette entité a pour objet de porter la voix de ses
membres et sert d’interface entre les parties prenantes (publique/privée)”.

 

Un changement précipité


A en croire certaines informations, Filatex vient d’obtenir l’aval de l’Etat malgache pour
concrétiser un projet titanesque dans ce quartier. Cependant, personne n’est en mesure de
confirmer le projet en question. Selon Solofo Mihary Ramaroson, directeur du
développement urbain durable du ministère de l’Aménagement du territoire, il s’agit d’une
zone commerciale qui va créer des emplois, mais aussi participera au développement de cette
zone considérée comme “ sous-exploitée” actuellement.


Du côté de la Commune Urbaine d’Antananarivo, Haingonirina Rakotondrabe, chef de
service études et gestion des bases de données de la CUA confirme : « Effectivement, j’ai
vérifié, cela fait partie de l’ajustement de 2021. Une partie est devenue zone commerciale ».


Les informations évoquent la construction d’un immeuble entre six à neuf étages, d’un grand
centre commercial, d’un parking et d’une zone industrielle. Solofo Mihary Ramaroson,
directeur du développement urbain durable au ministère de l’Aménagement du territoire,
souligne : « tout investisseur créant des emplois à Ankorondrano est considéré d’intérêt
public ».


Tojo Randriamahenintsoa, urbaniste et juriste, apporte ses expertises sur le sujet. “Pour la loi
française, il y a l’intérêt public et l’intérêt collectif. Si le projet qui nous intéresse est une
zone commerciale, on peut donc le considérer comme un équipement d’intérêt collectif.
L’intérêt public est celui qui touche le profit général. La route par exemple, c’est d’utilité
public. Tout comme l’hôpital public, les citoyens peuvent y accéder. Le contraire c’est

l’intérêt collectif, comme la zone commerciale, ce n’est pas le public qui a le pouvoir d’y
entrer”.


Dans un futur proche


La mise en œuvre de ce projet est imminente pour Filatex. Le seul obstacle dans sa
concrétisation serait le conflit foncier avec les 172 foyers qui revendiquent un statut
d’occupants légaux. Ces familles affirment occuper les lieux depuis 1998 et se disent
préoccupés pour leur avenir. « Nous sommes inquiets de notre sort » a témoigné Janette
Razafindravony, habitante au II L 111 B. Après une demande d’interview envoyée à la
directrice de la communication et du marketing ai sein de Filatex, Mamy Rabearilaza, (ndlr :
Mamy Rabearilaza n’occupe plus cette fonction actuellement), le groupe a choisi de nous
répondre via un communiqué de presse. 


Dans ce communiqué, Filatex souligne être déterminé à « sécuriser » leurs terrains à
Andranomahery Ankorondrano et de « les libérer des occupations illicites ».  Le groupe
Filatex atteste avoir les papiers en règle pour justifier ses propriétés dans la zone et confirme
sa résolution à faire valoir ses droits en tant que propriétaire. Des terrains qui sont occupés
par « 168 toits » à Andranomahery selon toujours le communiqué. Une « démarche à
l’amiable » a été déjà initiée par la société pour demander aux occupants de quitter les
terrains, et qui a abouti à une entente avec 44 foyers qui sont déjà partis avec une
indemnisation. Mais elle a été suspendue dans le cadre des élections législatives du 29 mai
2024 « afin d’éviter toute récupération politique » fait savoir ce communiqué. Ce
communiqué précise qu’aucune solution n’est encore trouvée entre le Groupe Filatex et les
autres habitants du quartier II L 111 B d’Ankorondrano Andranomahery. Mais la société
compte « rechercher des solutions qui ne lèseraient aucune partie » dès que les discussions
reprennent. 


Durant notre correspondance par mail en date du 5 juin 2025, la directrice foncière de Filatex
Irène Razafimandimby conforte la position de la société telle qu’a évoqué le communiqué
envoyé par l’ancienne directrice de communication. “Les expropriations sont prévues
débuter depuis avril 2024, mais celles-ci n’ont jamais eu lieu, pour des raisons évoquées dans
le dossier de presse élaboré par notre ancien Directeur Marketing et Communication. Nous
enregistrons un an de retard faute d’effectivité de l’expropriation. Nous confirmons que la
situation n’a pas évolué depuis 2024 à ce jour. Des foyers ont été indemnisés « pour cause
d’occupation illicite » alors qu’ils continuent à occuper nos terrains et ceci entrave la mise en
œuvre de nos projets. Entre temps, des individus sans droits ni titres fonciers continuent à s’y
installer”.

 

Remblai suspendu


Filatex entend poursuivre ses démarches d’expulsion. D’ailleurs, la société a adressé à la
CUA une demande de permis de construire pour un projet de clôture suivant la référence PC
307/23 au nom de Terrassement et Construction de Madagascar (TCM), une société
représentée par Hasnaine Yavarhoussen ayant son siège social à Ankadimbahoaka
Soanierana. Une demande suspendue à l’heure où nous rédigeons cet article, par la CUA qui
aurait demandé à Filatex de fournir l’autorisation de remblai. Car pour pouvoir ériger une
barrière, il est indispensable de remblayer le terrain au préalable. 

 

Cependant, toutes les demandes de remblai sont suspendues à Antananarivo depuis 2022
selon le décret 2022-241 du 23 février 2022. Toutefois, une dérogation spéciale peut être
obtenue en adressant une demande au ministère de la Décentralisation et de l’Aménagement
du territoire et à l’Autorité pour la protection contre les inondations de la plaine
d’Antananarivo (APIPA), laquelle doit être validée au niveau du Conseil des ministres.
L’APIPA supervise techniquement ces demandes et émet une note d’observation pour
compléter le dossier de dérogation spéciale, sans pour autant délivrer une autorisation
définitive. La dérogation spéciale est accordée uniquement si le MDAT et l’APIPA jugent le
projet d’intérêt public potentiel. Avril 2024, date où nous avons effectué cette investigation,
aucune dérogation spéciale de remblai n’a été approuvée par la commune, l’APIPA, ou le
ministère de la Décentralisation et de l’Aménagement du territoire. De plus, l’APIPA n’a reçu
aucune instruction concernant le plan d’aménagement à Ankorondrano Andranomahery et se
contente de suivre les directives du Plan d’Urbanisme Directeur d’Intervention et du Plan
d’Urbanisme Détaillé (PUDé).


Aménagement vs Inondations


Malgré la suspension officielle des demandes de remblai à Antananarivo, les travaux sur une
surface de 73 000 m² à Ankorondrano Andranomahery sont imminents. Une zone classée
comme fortement inondable, selon les techniciens consultés. Tojo Randriamahenintsoa,
urbaniste juriste, explique : « C’est actuellement une zone tampon. Si on la remblaie et qu’on
y procède à une construction, l’eau cherchera d’autres voies. C’est pour cela que le
promoteur du projet doit instaurer des mesures d’accompagnement avant toutes réalisations.
»

Vanf, évoque un choix politique lourd de conséquences pour la gestion des inondations dans
la capitale, malgré les aménagements prévus. Il suggère à Filatex de repenser l’aménagement
de ce terrain pour éviter d’aggraver la situation. De source proche du dossier Ankorondrano
Andranomahery, la société Filatex a été invitée à revoir son projet d’aménagement de ce
terrain à la suite de certains manquements. “ Aucun bassin tampon n’est prévu dans ce projet
en question ce qui tarde l’octroi du permis de remblai”, informe notre source requérant
l’anonymat.


Dans son entretien en date du 10 Avril 2025, Hajo Andrianainarivelo, ministre de
l’Aménagement à cette époque, confirme cette information. “En tant que ministre, je n’ai pas
de compétences techniques sur le dossier. Ce sont des techniciens de plusieurs ministères
appuyés par un cabinet d’architecture de renom au pays qui ont conjointement pris la
décision. Ce n’est qu’après que j’ai été informé de la finalité de leur résolution. C’est le plan
d’urbanisme détaillé qui définit le projet. Et le plan d’urbanisme détaillé prévoit plusieurs
plans d’eau. Néanmoins, ces plans d’eau sont concentrés au niveau des terrains d’autres
propriétaires. Mais les terrains de First Immo n’ont pas été concernés. Et je n’ai pas accepté.
J’ai demandé à établir les états parcellaires en vue de répartir les plans d’eau pour chaque
terrain”.


Comme l’attestent les documents en vigueur, les projets d’aménagement et les remblais ne
s’arrêteront pas à Ankorondrano Andranomahery selon le plan d’urbanisme directeur
d’Intervention 2019 et le plan d’urbanisme directeur d’intervention réajusté en 2021. En effet,
les remblais s’étendront sur les zones d’Andraharo, d’Ankorondrano et de Masay et

toucheront par la suite la plaine d’Andranomahery et ses rizières, et sur la partie
d’Ankorondrano Est.

 

(Par Nadia Raonimanalina)