Economie

Carburant d’État : quand les bureaux roulent et la sécurité cale

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 1/5/2026
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À Mahajanga, les patrouilles s’organisent au rythme des dons de carburant de la municipalité. Pendant que les agents sillonnent la ville avec des moyens limités, les documents budgétaires de l’État révèlent une tout autre réalité : celle d’une répartition inégale des ressources, où les services de terrain peinent à faire le plein pendant que les instances centrales concentrent l’essentiel des dotations.

 

13h45. La chaleur est presque suffocante sur la promenade du village touristique de Mahajanga. Sous ce soleil de plomb, la scène semble irréelle : derrière un pick-up de la gendarmerie, roulant sous le zénith, des agents en tenue scrutent l’horizon avec sérieux. Ils ne sont pas là pour profiter du soleil, mais pour effectuer leur ronde de sécurité.

Durant le mois de Ramadan, les agressions ont tendance à se multiplier dans la ville. Pour y faire face, le maire de Mahajanga, en collaboration avec les forces de l’ordre, a décidé d’intensifier les patrouilles. « Nous travaillons en étroite collaboration avec la Police Nationale et la Gendarmerie. En certaines périodes de l’année comme les vacances scolaires, les fêtes de Noël et de fin d’année ou le mois de Ramadan ; nous multiplions les rondes afin de maintenir au maximum la sécurité de la ville », explique le maire Heriniaina Tia Solofomanga.

 

Cette collaboration repose notamment sur un don de carburant de la mairie aux forces de l’ordre. « Le maintien de la sécurité est le mandat de la ville. Même si nous ne disposons pas d’une grande quantité de carburant, nous nous serrons la ceinture pour aider les forces de l’ordre », précise le responsable municipal.

Pourtant, malgré les efforts conjoints de la mairie et des forces de l’ordre, les incidents se multiplient. À la fin du mois de février, une femme a déjà été victime d’un vol à l’arraché dans une rue très fréquentée de Mahajanga, et un corps sans vie a été retrouvé en banlieue. Ces événements tragiques rappellent que la sécurité reste un défi quotidien pour la ville et justifient la décision de la mairie de renforcer ses mesures de prévention et de surveillance.

La municipalité prévoit désormais d’intensifier les patrouilles et d’allouer davantage de ressources, même limitées, pour garantir une présence policière visible dans les zones sensibles. L’objectif est clair : assurer à la population une sécurité renforcée, tout en soutenant les forces de l’ordre dans leurs missions.

 

Contribution municipale aux moyens limités

Mahajanga est l’une des grandes villes de Madagascar. Face à la recrudescence de l’insécurité, le maire avait annoncé en février 2025 l’allocation mensuelle de trois millions d’ariary pour l’achat de carburants aux forces de l’ordre. Pourtant, dans la pratique, cet engagement s’est révélé difficile à tenir. « J’avoue que je ne suis pas parvenu à maintenir cette somme chaque mois. J’alloue l’aide mensuelle en carburant aux forces de l’ordre en fonction des nécessités et des contraintes de la ville », a-t-il confié lors d’un entretien en fin décembre 2025. Dans le cadre de ce partenariat, les forces de l’ordre transmettent chaque jour un rapport à la mairie sur les rondes effectuées. Ce rapport contient, les quartiers où les rondes ont été effectuées ainsi que les agents responsables lors de ces descentes.

Cet exemple soulève une question plus large : de quels moyens disposent réellement la Police Nationale et la Gendarmerie pour assurer leur mission sur le terrain ?

 

Des milliards en milliers

Pour y répondre, les journalistes Malina ont exploité les sources ouvertes disponibles dans le site du ministère de l’Économie et des Finances.  Les Lois de finances initiales et rectificatives, composées de plusieurs centaines de pages en format PDF, y sont publiés. Grâce aux documents simplifiés comme le « Budget des citoyens » et aux « Guide de lecture des lois des finances », il a été possible de dresser un aperçu général de la tendance des dépenses publiques entre 2021 et 2026. En effet, l’Assemblée nationale et le Sénat examinent et adoptent la Loi des Finances qu’elle soit initiale ou rectificative proposé par le Gouvernement chaque année.  Le budget adopté se chiffre en dizaine de milliers de milliards d’ariary comme l’indique le tableau suivant :

 

Tableau 1 : récapitulatif des dépenses publiques du Cadre I Budget général entre 2021 et 2026(en milliards d’ariary)

                             Années Catégories de dépenses 2021 2022 2023 2024 2025 2026
Solde 2853,4 3237,6 3623,9 3814,5 3846,4 4852,8
Biens et services 448,6 517,4 542,3 573,2 504,7 518
Transferts et subventions 1882,6 1538,4 1826,9 1554,8 2251,0 1204,3
PIP Interne 1396,3 1542,9 2696,1 1262,5 2377,3 2042,1
PIP Externe 2606,1 3907,7 5610,4 3574,3 6159,9 7066,4
Autres Opérations nettes du Trésor    1198,8 565,1 390,2 860,6 933,5
total dépenses 9.816,5 12.663 15.751 12.782,4 16.304,9 17.894

Source : Budget des citoyens 2021-2022-2023-2024-2025-2026, MEF

 

Comparé à celui de 2021, le budget consacré aux dépenses publiques de 2026 a quasiment doublé. Toutefois, il est difficile d’établir un lien entre ces chiffres qui donnent le tournis et les « allocations mensuelles » de la municipalité de Mahajanga aux forces de l’ordre. En effet, même si l’annexe 4 du tome 2 des Lois des finances publie les prévisions de dépenses de l’État « par institutions, par ministère, par programme par cadre et par destination », les crédits alloués à l’achat de carburants ne sont pas clairement mis en exergue.

Cependant, un document annexe au projet de loi des Règlements de 2020, disponible sur le site a permis de comprendre que les dépenses liées à l’achat de « carburant et lubrifiant » correspond à la ligne budgétaire « 6131 » dans la catégorie « achat de biens et services » des « Opérations courantes hors solde » à l’instar de l’extrait dans le tableau suivant :

 

Tableau 2 : Extrait de l’État des dépenses de fonctionnement, de solde et d’investissement du ministere de la Sécurité publique

Ministère – Mission – Programme Crédit Primitif LFR Crédit définitif Dépense Disponible
DIRECTION REGIONALE DE LA SECURITE PUBLIQUE DE BOENY 529167000 59167000 43 000 000,00 42 927 442,63 72 557,37
3 – OPERATIONS COURANTES – HORS SOLDES
RESSOURCES PROPRES 59167000 59167000 43 000 000,00 42 927 442,63 72 557,37
           
6131-Carburants et lubrifiants 20000000 20000000 20 000 000,00 20 000 000,00 0,00

Source : Ministère des Finances et du budget, https://www.dgfag.mg/wp-content/uploads/2022/04/15-MSP.pdf

 

Ces documents riches en informations détaillent au centime d’ariary près les crédits alloués ainsi que les dépenses effectuées pour et par chaque institution, ministère, direction et service dans tout le territoire malgache. Il permet d’extraire les données sur la consommation en carburant de l’administration ainsi que la possibilité de réaliser une analyse approfondie.

 

Une macrocéphalie budgétaire

Ces documents révèlent que l’administration malgache a dépensé 91,16 milliards d’ ariary en carburant et lubrifiant en 2020. Un budget réparti de façon inégale. En effet,   le secteur administratif comme la Présidence, la Primature, l’Assemblée nationale et le Sénat ainsi que les organes constitutionnelles comme la Haute Cour Constitutionnelle, le Conseil de Fampihavanana Malagasy e la Haute Cour de Justice absorbent 56 % des dépenses. Ainsi, le crédit restant sont partagés par les autres secteurs dont 18 % à la sécurité, 16 % au secteur productif, 10% au social et à l’infrastructure.

Si cette répartition inégale est frappante au niveau des différents secteurs, le constat est sans appel au sein de chaque institution et ministère. A titre d’illustration, la Direction Régionale de la Sécurité Publique de Boeny, a disposé 20 millions d’ariary de carburant en 2020, tandis que le Commissariat central de Mahajanga dispose de 5 833 000 ariary. Toutefois, des montants à neuf voire à dix chiffres sont allouées aux directions centrales. Le document intitulé “État des dépenses de fonctionnement, de solde et d’investissement” annexé au projet de loi des règlements 2020 disponible révèle par exemple que le cabinet du ministère de la Sécurité Publique bénéficie ainsi de 258 333 000 ariary en carburant, soit environ dix fois plus que les unités opérationnelles sur le terrain. Le PRMP (Personne Responsable des Marchés Publics) et la Direction des Affaires Financières et de la Logistique sont les postes les plus gourmands, avec respectivement 147 500 000 et 100 millions ariary alloués en carburant. En troisième position vient la Direction Générale de la Police Nationale qui dispose de 53 097 000 d’ariary en carburant.

 

Une répartition qui interroge, surtout quand ce sont les véritables agents de terrain qui affrontent chaque jour l’insécurité. À Madagascar, la situation est telle que certains policiers doivent faire la manche afin de se déplacer pour accomplir leurs missions. Le Maire de Mahajanga témoigne : « Des fois, les membres des forces de l’ordre n’ont pas de carburant pour faire rouler leurs véhicules. Que pouvons-nous faire d’autre que de les aider? »

Pour les habitants, cette situation n’a rien de nouveau. Lorsqu’ils sollicitent la police pour un cambriolage ou tout autre problème d’insécurité, ils doivent souvent contribuer eux-mêmes au carburant nécessaire aux interventions. Un paradoxe quand on sait que le budget officiel du ministère pour le carburant s’élève à 1 388 409 800 ariary, une somme qui, bien mieux gérée, pourrait éviter ce type de difficultés.

 

Du côté de la Gendarmerie, la Circonscription de Mahajanga dispose d’un budget carburant de 36 millions d’ariary, et le Groupement de la Gendarmerie Nationale de Boeny de 32 millions, soit 68 millions d’ariary au total pour la région.

En prenant comme référence le prix moyen du carburant en 2019, soit 4 100 ariary le litre d’essence et 3 400 ariary le litre de gasoil selon l’Office Malgache des Hydrocarbures ; ce budget aurait permis d’acquérir environ 16 585 litres d’essence ou 20 000 litres de gasoil. Nous allons prendre comme hypothèse, la consommation la plus élevée pour une voiture utilitaire qui est de 15 litres aux 100 km. Cela représente respectivement 109 460 km avec l’essence et 132 000 km avec du gasoil parcourus, soit une centaine de tours de la région Boeny, dont la superficie est d’environ 31 000 km².

 

Sur le papier, les moyens semblent donc suffisants. Toutefois, les critères de la répartition de ces ressources entre l’administration centrale et les services territoriales décentralisées soulèvent des questions. À titre d’illustration, la Direction Administrative et Financière (DAF), du Secrétariat d’État à la Gendarmerie est dotée de 140 millions d’ariary en « carburant, et le Cabinet du Commandement de la Gendarmerie Nationale (COMGN) 72 millions d’ariary : des montants sans commune mesure avec ce dont disposent les unités de terrain. Que ce soit pour le Ministère de la Sécurité Publique ou pour le Secrétaire d’Etat de la Gendarmerie, le constat est le même, des sommes trop importantes accordées aux bureaux centraux tandis que les agents sur terrain peinent à joindre les deux bouts.

 

Institutions politiques vs institutions sociales : un écart révélateur

Cette logique de répartition dépasse le seul secteur sécuritaire. À l’échelle nationale, c’est l’Assemblée nationale qui bénéficie du budget carburant le plus élevé, devant le ministère de l’Économie et des Finances et le ministère de la Défense. Le ministère de la Santé publique, quant à lui n’a qu’une dotation de 905 492 000 ariary.

Dans un pays comme Madagascar, où l’accès aux soins reste difficile et où de nombreux malades doivent parcourir des kilomètres dans des conditions extrêmes, il est surprenant de constater que le Sénat et l’Assemblée nationale disposent respectivement de 3 537 600 000 et 16 294 894 000 ariary en carburant.

 

Avec son budget, le ministère de la Santé publique pouvait se procurer 218 000 d’essence. Sur cette quantité, 88 488 litres, soit 362 806 000 ariary, sont alloués au cabinet du ministère, tandis que les directions régionales, comme celle de l’Androy, ne disposent que de 5 761 000 ariary, malgré les défis sanitaires majeurs auxquels elles sont confrontées.

Cet écart considérable entre le carburant attribué au cabinet central et celui disponible pour les agents de terrain illustre bien les problèmes structurels du secteur sanitaire à Madagascar. Parmi ces défis, le coût du transport médical est particulièrement frappant. Le service d’ambulance reste si onéreux que les familles doivent souvent recourir à des moyens de fortune pour acheminer leurs proches vers les établissements de santé. Un simple déplacement peut coûter au minimum 70 000 ariary, une somme que de nombreux Malgaches ne peuvent pas se permettre.

 

Cette situation met en lumière une réalité alarmante : les ressources essentielles, comme le carburant, sont concentrées au niveau central, au détriment des services directement en contact avec la population, compromettant l’accès aux soins et la capacité de réponse aux urgences sanitaires.

L’analyse de la répartition des budgets carburant à Madagascar révèle une tendance structurelle persistante : les ressources se concentrent au niveau des instances administratives et politiques centrales, au détriment des services opérationnels qui en ont le plus besoin sur le terrain. Que ce soit dans la sécurité publique ou dans la santé, les structures au contact direct de la population se retrouvent en bas de l’échelle des dotations.

Cette réalité budgétaire, documentée et chiffrée, mérite d’être portée au débat public. Car derrière les colonnes de chiffres, ce sont des agents qui patrouillent à sec, des malades qui ne peuvent se payer une ambulance, et des citoyens qui financent de leur poche des services que l’État devrait garantir.

 

Schéma 3 : comparatif du carburant alloué aux diverses institutions : politiques, sociales et sécuritaire

 

Par Milly HariDera  et N.L