La pêche constitue une activité de subsistance essentielle pour la majorité de la population d’Ambanja, dans la région DIANA. Les pêcheurs locaux aspirent à développer ce secteur porteur, et certains efforts sont engagés pour mettre fin aux multiples pressions exercées sur les ressources marines, lesquelles compromettent la productivité halieutique. Cependant, ces efforts restent partiels et fragiles, car de nombreux acteurs adoptent des pratiques illicites, bafouent délibérément la législation, et provoquent ainsi des pertes généralisées.
Ambanja est l’un des cinq districts de la région DIANA. Il s’étend sur 6 328 km² et comprend 18 communes, dont 12 bordent la mer. Les pêcheurs du district approvisionnent en produits de la mer les localités environnantes avec une grande variété d’espèces : crevettes, poissons, holothuries (concombres de mer), crabes, et « tsivakiny » (une espèce locale). Le district est d’ailleurs intégré à la zone marine protégée appelée BATAN, qui englobe la baie d’Ambaro, Tsimipaika, Ampasindava et Nosy Be. On y recense environ 4 000 pêcheurs titulaires d’une carte officielle dans la zone BATAN : parmi eux, 2 400 sont des pêcheurs de poissons, 600 spécialisés dans la crevette, 600 dans le crabe, et 400 dans l’holothurie.
Les formes de pression sur les ressources marines et les infractions à la réglementation sont visibles dans presque tous les villages côtiers du district. Elles découragent les pêcheurs qui tentent, tant bien que mal, de respecter les règles. Le cas d’Ambolikapiky, dans le nord de Madagascar, est emblématique des difficultés rencontrées par le secteur de la pêche artisanale. Cette localité compte environ 150 pêcheurs regroupés au sein d’une association légale. Mais malgré les campagnes de sensibilisation au respect de la législation, le constat reste amer : comme dit le proverbe, « la vache se couche une fois, mais ne se relève pas qu’une fois ». Les violations des règles sont fréquentes et délibérées.
« Le véritable problème pour nous, ce sont les intrusions nocturnes de pêcheurs venus de l’extérieur, qui opèrent illégalement pendant les périodes de fermeture de la pêche, ainsi que le vol de sable marin », déplore Serge Anicet, président du groupement communautaire d’Ambolikapiky.
Les causes de cette pression sont multiples. D’un côté, la croissance démographique et l’arrivée de nouveaux venus peu enclins à respecter les normes en vigueur. De l’autre, la destruction des habitats naturels des poissons, notamment les mangroves. Résultat : la quantité de poissons capturés diminue, tout comme les revenus des ménages.
Serge Anicet témoigne dans sa langue natale :
« La majorité des gens ici vivent de la mer. Mais les ressources marines s’amenuisent et s’appauvrissent chaque jour davantage. Et quand la saison des pluies arrive, nos filets sont souvent emportés par les crues. Le coût de la vie, lui, ne cesse d’augmenter. Cela engendre de grandes difficultés pour nous. »
Une force vaine ?
Le non-respect des périodes de pêche et l’usage d’engins prohibés comptent parmi les infractions les plus fréquentes. À Doany Ankify, un village côtier de la commune rurale d’Ambohimena, les pêcheurs utilisent des filets à mailles fines, appelés « ragiragy », qui raclent tout sur leur passage, y compris les poissons juvéniles. Pourtant, ces derniers ne sont pas consommés localement : ils sont vendus aux fabricants d’aliments pour animaux, selon les témoignages des habitants du fokontany de Doany Ankify.
Dans la même localité, certains pêcheurs choisissent délibérément de sortir en mer pendant les périodes de fermeture, ou encore de pêcher la nuit – des pratiques pourtant interdites par la loi. Ces transgressions engendrent des tensions entre les pêcheurs, car elles nuisent aussi bien à ceux qui respectent les règles qu’à ceux qui les enfreignent.
« C’est vrai, la mer appartient à tout le monde, chacun peut en tirer profit, mais chacun doit également prendre conscience qu’il est responsable de sa préservation pour que tous puissent continuer à en vivre », déclarent les pêcheurs de Doany Ankify. Ceux qui s’efforcent d’appliquer les règles se sentent isolés. « Nos efforts sont vains », affirment-ils.
Selon l’article 95 de la loi n° 2018-026 du 21 novembre 2018 régissant la pêche à Madagascar, les contrevenants aux périodes de fermeture, ou ceux utilisant des filets interdits – notamment les filets à mailles inférieures à 15 mm – encourent une amende allant de 750 000 à 7 500 000 ariary, en plus de la confiscation de leur matériel.
« Sans règlement, c’est l’anarchie totale »
Même si des règles communautaires, appelées dinampokonolona, existent localement – fruits d’un consensus entre les membres de la communauté pour encadrer la pêche artisanale – elles n’ont pas encore reçu l’aval de l’État, ce qui complique leur application. Jaoth Yoland Christian, président du groupement de pêcheurs, l’explique ainsi :
« Comment interdire à nos pairs de transgresser un accord si nous n’avons pas de cadre légal pour le faire respecter ? Ceux qui respectent les règles se sentent lésés, car ceux qui pêchent illégalement de nuit obtiennent de meilleurs résultats. Leurs filets, déjà immergés depuis la nuit, ont capturé une bonne partie des poissons. Nous, qui arrivons le matin, ne trouvons plus grand-chose. »
La pêche nocturne provoque en effet de véritables conflits sociaux. À Doany Ankify, les pêcheurs locaux dénoncent ouvertement les agissements de ceux venus de Nosy-Be. Ces derniers opèrent de nuit, ciblant principalement les sardines.
« Nous, on pêchait normalement le jour, mais quand on est revenus en mer récemment, on n’a presque rien trouvé. Tous les bancs de sardines sont capturés la nuit. Même ceux d’entre nous qui commencent à adopter la pêche nocturne n’ont plus de résultats », se plaint Jimmy Be, l’un des pêcheurs concernés.
Pourtant, cette pratique est formellement interdite. Elle est source de tensions entre pêcheurs, certains considérant que cette interdiction ne sert que les intérêts égoïstes de quelques-uns.
« La sensibilisation sur les effets dévastateurs d’une surexploitation des ressources marines n’a pas encore atteint tout le monde. Du coup, beaucoup voient dans ces mesures une forme d’égoïsme de la part de ceux qui veulent protéger leurs propres intérêts », déplore Soanada, un pêcheur de la zone BATAN. Il poursuit :
« Mais cette interdiction est nécessaire, car si l’on pêche jour et nuit, toute l’année, les ressources halieutiques finiront par disparaître. Et personne n’en bénéficiera à long terme. »
Jaoth Yoland Christian insiste : le problème vient à la fois du non-respect de la loi et de l’absence de reconnaissance officielle des règles communautaires. « Sans dina pour encadrer la pêche, c’est le chaos total, et bientôt il n’y aura plus un seul poisson dans la mer. »
Les mangroves, cibles de destruction
Les mangroves sont les principales victimes de la dégradation du milieu marin, avec des conséquences particulièrement graves : elles abritent en effet de nombreuses espèces halieutiques et protègent les côtes de l’érosion et des inondations lors des fortes marées.
« Il y avait autrefois une mangrove dense ici à Ambolikapiky, mais les ‘migrants’ sont venus y couper du bois pour en faire du charbon. La mangrove s’est réduite. Nous, les habitants originaires, avons fini par faire de même, et maintenant la mangrove qui nous entourait a totalement disparu. En conséquence, plus de poissons, plus de crabes ni de crevettes. Nous sommes en difficulté », raconte Serge Anicet, président du Comité Local de Base (CLB) d’Ambolikapiky.
La coupe illégale n’est pas le seul facteur de destruction. Le vol de sable effectué la nuit en est un autre. Ce sable est revendu à des exploitants de bateaux traditionnels (botry). Une fois la couche sableuse disparue, les eaux viennent frapper directement les racines des mangroves, provoquant leur dégradation. Cette pression détruit aussi d’autres plantes marines, comme les herbiers ou les mandrômbo, zones de ponte essentielles pour les poissons. Les concombres de mer (dingadingana), dont l’habitat est gravement perturbé, sont aussi en voie de disparition. Jusqu’ici, un botry pris en flagrant délit d’extraction de sable encourt une amende de 300 000 ariary. En cas de pêche nocturne ou d’usage d’engins interdits, le matériel est confisqué par les agents du CSP (Contrôle de Surveillance des Pêches).
Ils préfèrent la corruption à la voie légale
L’intégration des pêcheurs dans un cadre réglementaire figure pourtant parmi les priorités pour améliorer le secteur de la pêche. Toute activité, de la capture à la vente, qu’elle soit locale ou destinée à l’exportation, doit être encadrée par une autorisation. Un pêcheur doit posséder une carte professionnelle, attribuée une fois membre d’une association reconnue. Les grossistes doivent disposer d’une carte de mareyeur, leur permettant d’acheter en gros et de revendre à l’intérieur du district. Ceux qui souhaitent vendre hors du district doivent quant à eux être titulaires d’une carte de collecteur.
« Le problème, c’est que les mareyeurs préfèrent verser un pot-de-vin à la police routière plutôt que de se conformer à la réglementation », affirme Ranajason Emilien, responsable des marchés publics auprès de la Direction Régionale de la Pêche et de l’Économie Bleue (DRPEB) de DIANA.
Ce refus délibéré d’obéir à la loi vise à éviter le paiement des taxes. Par exemple, un collecteur devrait s’acquitter de 400 000 ariary pour une autorisation sur les produits halieutiques ; il préfère pourtant négocier illégalement un montant inférieur. Ce système alimente des pertes financières importantes pour les communes et les régions, avec la complicité de certains pêcheurs, revendeurs, et parfois même d’agents responsables du contrôle.
| Produit | Carte requise | Autorité délivrante | Montant à payer |
|---|---|---|---|
| Crevettes | Mareyeur – Collecteur – Exportateur | DRPEB – Ministère | 40 000 Ar – 1 500 000 Ar |
| Poissons | Mareyeur – Collecteur – Exportateur | DRPEB – Ministère – Ministère | 20 000 Ar – 400 000 Ar – / |
| Crabes | Mareyeur – Collecteur – Exportateur | DRPEB – Ministère | 20 000 Ar – 1 550 000 Ar – / |
Tableau récapitulatif des taxes par type de produit et catégorie d’acteur
Indemnisation en soutien aux petits pêcheurs
La diminution des ressources halieutiques est aussi aggravée par la concurrence entre les zones de pêche réservées aux navires industriels, semi-industriels et celles des petites embarcations. À Ambanja, certains bateaux de pêche crevettière semi-industrielle longent les côtes, emportant au passage le matériel utilisé par les petits pêcheurs. Ces navires pénètrent dans les zones normalement réservées à la pêche artisanale, car les crevettes ne restent pas toujours dans les eaux profondes.
« Ces grands navires versent d’importantes sommes à l’État. S’ils ne suivent pas les crevettes jusque dans les eaux peu profondes, leur production est faible », explique Andriamandroso Elvend Aurelien, responsable au sein du service de la Pêche et de l’Économie Bleue à Ambanja.
« En compensation, l’entreprise Réfrigépêche verse chaque année 78 000 000 ariary aux pêcheurs artisanaux via leurs associations. Il s’agit d’une indemnisation liée à l’exploitation côtière par les crevettiers dans la zone A, s’étendant d’Antsiranana à Analalava », poursuit Andriamandroso Elvend Aurelien. Cette somme est destinée au reboisement des mangroves et à l’appui des pêcheurs membres d’associations, par le biais d’équipements liés à la pêche ou de projets générateurs de revenus. C’est le cas à Ambohimena, selon les explications du premier adjoint au maire de cette commune rurale :
« Pour soutenir les pêcheurs et les encourager à abandonner l’usage de filets interdits, nous finançons 50 % du coût des filets pour ceux qui acceptent de changer de pratiques. »
Activités alternatives pour préserver les ressources marines
Pour préserver les ressources marines, certains pêcheurs se tournent vers des activités alternatives afin de ne pas dépendre exclusivement des produits de la pêche. À Ambolikapiky, des membres d’associations de pêcheurs ont par exemple mis en place des potagers. Cela leur permet de diversifier leurs revenus et d’améliorer leur alimentation, tout en rendant plus acceptables les règles locales comme la limitation des périodes de pêche.
Le plan d’aménagement de la pêche pour la zone BATAN a été établi dès 2018, faisant suite à ceux d’Antongil et de Melaky. Ce plan vise à améliorer le secteur halieutique tout en réduisant la pression exercée sur les ressources marines. Toutefois, sa réussite nécessite un engagement commun. Si l’État reste l’acteur principal, les pêcheurs, eux aussi, ont leur part de responsabilité.
Soutien local pour les pêcheurs
Les pêcheurs participent activement à la restauration des mangroves, avec le soutien de structures telles que Blue Ventures, qui œuvre pour la préservation de l’environnement marin et la relance de la pêche artisanale. L’organisation accompagne actuellement 1 700 pêcheurs côtiers dans la région d’Ambanja.
Un représentant de Blue Ventures à Ambanja détaille les actions menées :
« Nous aidons les pêcheurs à sortir de l’illégalité, nous soutenons la protection des récifs coralliens et la restauration globale de l’écosystème marin. » L’appui porte aussi sur la santé, l’éducation et la recherche d’activités alternatives pour éviter le recours à des pratiques illégales et offrir d’autres moyens de subsistance pendant les périodes de fermeture de la pêche.
« En 2016, il n’y avait plus de crevettes à Ambanja. Aujourd’hui, plus de 1 500 hectares de mangroves ont été restaurés, et la santé des écosystèmes marins commence à se rétablir », affirme-t-il.
Selon les données fournies par Blue Ventures, gestionnaire de huit zones marines à Ambanja, les quantités pêchées quotidiennement et les prix au kilo sont actuellement les suivants :
| Produit | Quantité journalière | Prix / kg |
|---|---|---|
| Poissons | 15 à 40 tonnes | 5 000 Ar |
| Crabes | 1 à 2 tonnes | 4 500 Ar |
| Holothuries | 644 kg à 1 tonne | 6 000 Ar |
Harynah Ramanantsoa – Lenda William – Claire Emelie Sabotsy
Source photo de couverture : https://www.pexels.com/fr-fr
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