Politique

Égalité des pouvoirs à Madagascar : une avancée à reculons ?

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 1/5/2026
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Par-delà les discours sur l’égalité, la réalité politique malgache reste marquée par de profondes inégalités. Dans les régions d’Androy et d’Anosy, les femmes engagées en politique racontent les obstacles culturels, financiers et institutionnels qui freinent leur ascension au pouvoir. 

 

Il est onze heures. Nous sortons du bureau de la commune urbaine d’Ambovombe Androy après un entretien exclusif et instructif avec Solo Aimé Andrianambinina, premier magistrat de la commune, sur la situation des femmes dans cette localité. Direction, le fokontany Ambolobe, situé juste à quelques kilomètres du bureau de la commune. Après quelques minutes de voyage sur une piste en terre, nous sommes attirés par les grands gestes d’une dame hardie faisant office de police de la route, nous montrant le chemin à prendre. Quelques mètres plus loin, un écriteau fokontany Ambolobe nous signale que nous sommes arrivés à destination. Devant nous, une végétation aride, des maisonnettes en bois coiffées de paille, une école en bois d’un autre temps et une grande école en dur abritant un office religieux au moment de notre visite.

La dame qui nous a indiqués le chemin vient vers nous et se présente comme Christine Valesoa, la présidente du fokontany Ambolobe. Elle nous guide vers son domicile et en même temps son bureau. En effet, ici à Ambolobe, commune urbaine d’Ambovombe Androy, le bureau du fokontany n’est pas un bâtiment administratif. C’est une maison. Depuis 2009, Christine Valesoa y exerce ses fonctions. Son foyer est devenu le bureau administratif du quartier. Pendant seize ans, elle y a reçu les habitants, réglé les affaires étatiques et accompagné la vie communautaire. Ambolobe se distingue des 115 autres quartiers de la commune : c’est le seul dirigé par une femme. Lors de l’élection, son principal adversaire était un homme. Mais le verdict de la population a été sans appel. « Même avant d’être élue, je participais aux activités du fokontany », explique Christine Valesoa. “Les habitants estimaient que je faisais déjà le travail d’un chef fokontany”, explique fièrement cette mère de famille.

 

 En 16 ans, cette cheffe fokontany, la seule dans cette commune a dirigé d’une main de maître les 687 habitants constitués majoritairement d’hommes avec 380 femmes. À 44 ans, elle entamait un parcours politique marqué par seize années de gestion sans crise majeure. Elle s’est attiré le soutien des notables et le renouvellement régulier de la confiance des citoyens. Pourtant, même dans ce contexte favorable, la distinction entre hommes et femmes reste prégnante. Mais même élue, son autorité connaît des limites comme lors des assemblées traditionnelles majoritairement masculines communément appelées “zakandrazana”. « Pour les questions administratives, c’est de mon ressort, mais lorsqu’il y a des assemblées coutumières composées majoritairement d’hommes, c’est mon vice, un homme qui représente l’autorité locale ».  Autrement dit, même élue, l’autorité féminine se heurte à des normes sociales qui réservent certains espaces de décision aux hommes.

 

Le poids de la tradition

Selon Germain Rasolondraibe, gouverneur par intérim de la région Androy entre novembre et décembre 2025, la tradition Antandroy assigne à la femme un rôle domestique. « Lors des réunions publiques ou des discours communautaires, les femmes n’y participent pas. Les femmes et les enfants doivent quitter les lieux, tandis que les hommes règlent seuls les problèmes ». Masy Goulamaly, première femme élue députée à Tsihombe, nuance cette lecture. « Il ne s’agit pas véritablement de culture, mais plutôt d’une pratique entretenue par certains hommes refusant de voir les femmes accéder à des postes élevés ». Derrière l’argument de la tradition, elle voit surtout une résistance au partage du pouvoir. La région Androy ne compte actuellement aucune femme élue. Sur les 2 540 fokontany, seulement 2 %, soit cinquante fokontany, sont dirigés par des femmes. Et sur les 58 communes qui composent la région, aucune femme n’a été élue lors des derniers scrutins. Masy Goulamaly, unique femme députée d’Androy par le passé, n’a pas été reconduite. Quel est l’impact de cette faible représentation ? Pour Germain Rasolondraibe, les conséquences sont directes. « Dans la société Antandroy, l’économie familiale reste souvent marquée par des décisions unilatérales prises par l’homme, qu’elles soient justes ou non. La femme n’est pas considérée comme conseillère dans les décisions du ménage, ce qui freine le développement local et contribue au retard de la région ».

 

L’argent comme barrière

Au-delà de ces normes sociales, la question financière constitue un autre frein majeur. « Oui on veut bien être candidate mais on n’a pas d’argent », confie Florette, habitante du fokontany Anjampaly, de la commune de Tsihombe, région Androy, « ceux qui se présentent ont de l’argent » poursuit cette mère de famille devant une assemblée de citoyens qui abonde dans ce sens.

 

Narindra, jeune femme issue de Tsihombe, partage le même constat. « J’ai envie de me présenter mais c’est impossible. Je suis pauvre » déplore-t-elle.  Pour briguer un mandat national, notamment à la Chambre basse, l’indépendance financière est indispensable. « Ici, la réalité politique est différente de celle d’Antananarivo : seuls les milliardaires peuvent espérer devenir députés », affirme le gouverneur par intérim. « Sans argent, il est presque impossible d’être élu. Même un parent peut voter pour un candidat qui lui offre cinq millions d’ariary plutôt que pour son propre enfant candidat », avoue ce haut responsable. D’ailleurs, une élection coûte chère rien que pour les campagnes électorales. Rondromalala Andriamahasoro, maire de la commune rurale d’Ampasy Nahampoana dans la région Anôsy parle de dépenses de cinq à six millions d’ariary pour sa dernière campagne communale de 2024. Ces charges sont dédiées au “tsodrano” dans chaque fokontany, de participation aux boissons, et surtout aux repas offerts souvent composés en un sac de riz accompagné de viande. « Il est de coutume de demander le tsodrano et d’offrir une petite contribution en retour” fait savoir Rondromalala Andriamahasoro. Pour les législatives, les montants explosent. Masy Goulamaly estime avoir dépensé environ 160 millions d’ariary pour une seule campagne électorale. « Les femmes candidates dépensent encore davantage, car les femmes pensent souvent que les hommes sont plus virils donc elles doivent redoubler d’efforts ». De plus, l’État ne finance pas les partis politiques. Les candidates doivent mobiliser leurs propres ressources notamment les locations immobilières, les investissements personnels ou les cotisations associatives. Florette Rasoanome, maire de Ranopiso de la région Anôsy, finance ses activités grâce à une douzaine de maisons en location à Fort-Dauphin. “C’est une véritable Grâce divine”, témoigne Florette Rasoanome qui a réussi à évincer le candidat d’état.

 

Rondromalala Andriamahasoro tire des revenus issus d’investissements immobiliers et de ses activités professionnelles. “Avoir épousé un étranger m’a beaucoup aidé car vous le savez on a pu avoir recours aux devises”, éclaircit, la maire qui est en est à son quatrième mandat actuellement.

Quant à Masy Goulamaly, elle a constitué une caisse dédiée à la campagne et mobilisé les cotisations mensuelles des membres de son association.

Même investies par un parti, les candidates ne reçoivent qu’un soutien symbolique. « Le soutien des partis est juste une formalité », affirme la maire d’Ampasy Nahampoana. « Ils fournissent des affiches, mais s’il en manque, nous imprimons avec notre propre budget » soutient-elle.  Rondromalala Andriamahasoro a été élue trois fois avec les couleurs du parti HVM et IRMAR.

 

Violences et pressions

À ces contraintes s’ajoutent les violences et pressions électorales. L’insécurité politique devient alors un facteur dissuasif supplémentaire. À Tsihombe, plusieurs candidats évoquent des urnes déjà pleines avant la fin du vote lors de la dernière élection communale de 2024. Des menaces armées contre ceux qui protestaient. Plusieurs candidats dénoncent des irrégularités : urnes bourrées, menaces armées, pressions pour favoriser le parti de l’état sous peine de priver les fokontany d’aides sociales. “Le député oblige les fokontany à faire en sorte que les candidat IRMAR soient élus sinon les fokontany n’obtiendront pas les aides sociales comme les sacs de riz”, déballe Lucien Randrianarivony un candidat à la communale à Tsihombe. Même les chefs fokontany ont subi les mêmes traitements. « Ce n’était plus une élection normale », témoigne Mahafonitsy, chef fokontany d’Anjampaly. « Les urnes étaient déjà pleines alors qu’il n’y avait qu’une dizaine de votants” se désole-t-il. Raymond Jean Narcisse, un autre candidat à Tsihombe, évoque même des menaces armées contre ceux qui s’opposaient. « C’est le destin réservé aux hommes, imaginez les femmes. » Subissant le même sort, Masy Goulamaly évoque harcèlement et acharnement judiciaire lors des dernières législatives de 2024. Placée sous contrôle judiciaire pendant un mois, elle s’interroge : « Quelles femmes s’engageraient ici après cela ? »

 

Un objectif hors d’atteinte

Les standards internationaux en l’occurrence les normes internationales ISO 53800 recommandent au moins 30 % de femmes élues pour garantir une représentativité réelle. À Madagascar, la tendance est à l’inverse. À l’Assemblée nationale, les femmes étaient 31 sur 151 en 2013. Elles n’étaient plus que 28 en 2018, puis 26 sur 163 en 2024. 13 femmes sur 63 occupaient le siège du Sénat en 2015, contre 2 sur 18 en 2021. Au sein du gouvernement actuel de la Refondation, 10 femmes figurent parmi les 29 membres. La SADC avait fixé l’objectif d’atteindre 50 % de femmes en position de pouvoir d’ici 2015. Dix ans plus tard, l’objectif est loin d’être atteint.

 

Malgré ces obstacles, certaines initiatives émergent. À Ambolobe, la cheffe de fokontany compte briguer un mandat à la mairie. À Ampasy Nahampoana, la maire vise la députation. Masy Goulamaly évoque même une candidature à la présidence. À Tsihombe, l’association « Ndao Tika » forme des jeunes femmes et hommes à l’exercice du pouvoir. Dans la région Anôsy, des femmes maires se sont regroupées en une association dans l’objectif de renforcer leur présence politique. Des réformes sont proposées par les femmes pour accroître leur influence politique. Masy Goulamaly plaide pour la réexamination de la loi Christine Razanamahasoa n° 2022-003, qui prévoyait notamment l’irrecevabilité d’un dossier de parti ne présentant pas de femme candidate et l’alternance homme-femme sur les listes. Adoptée par les deux parlements, elle a été déclarée non conforme à la Constitution par la Haute Cour constitutionnelle. Pour avancer rapidement, Masy Goulamaly avance également la révision de la caution électorale. Cette ancienne députée dénonce le montant élevé de la caution électorale. Partant d’un million d’ariary lors de sa première candidature, puis cinq millions pour la deuxième pour en finir à vingt millions d’airay pour la troisième. « Vingt millions d’ariary c’est une exhortation à pratiquer la corruption”, ponctue Masy Goulamaly évoquant d’un ton désolant la situation socio-économique de la région Androy notamment le kere. Dans ce cas, Madagascar présente la caution la plus élevée comparé aux autres pays africains. Durant les législatives de 2024 chaque candidat a dû payer une caution de vingt millions d’ariary soit environ 4100 euros à Madagascar contre 533 euros au Gabon, 520 euros en République démocratique du Congo et 152 euros en Côte d’Ivoire. Pour plusieurs acteurs, le processus électoral doit être repensé afin de limiter les abus et de renforcer la séparation des pouvoirs, jugée insuffisante. Certains plaident pour organiser les élections en commençant par la base notamment celles des présidents de fokontany, puis les maires, avant les législatives et les présidentielles afin de garantir une meilleure autonomie locale.

 

Malgré quelques avancées et des projets en cours, les efforts demeurent insuffisants pour assurer une participation équitable des femmes à la vie politique. Selon un rapport de l’Union interparlementaire consacré à l’Afrique australe, 10 pays sur 13 ne disposent pas d’une politique d’égalité entre les sexes. Madagascar figure dans cette liste. Les violences liées aux normes culturelles persistent, les coûts de campagne restent onéreux et les pressions politiques fragilisent les candidatures indépendantes. Pour ces femmes engagées, le combat prioritaire reste le débat public et la sensibilisation. « Les femmes peuvent réussir si elles osent se lever et s’engager », sensibilise Masy Goulamaly. Toutefois, des questions restent à élucider. S’agit-il d’un choix politique assumé ? D’un manque de volonté réelle ? Ou d’un système progressivement verrouillé par des normes sociales et financières ? À Ambolobe, dans une maison transformée en bureau, une femme continue de recevoir les habitants et de signer des documents administratifs. À Androy et à Anôsy, d’autres femmes affirment qu’elles se lèveront toujours et encore malgré les pressions étatiques. Mais même si du côté du ministère d’Etat auprès de la Présidence en charge de la Refondation, on évoque une volonté réelle de réformer les textes et les lois en vue de l’égalité des pouvoirs des femmes, la démocratie malgache peut-elle évoluer vers une véritable parité, ou restera-t-elle dominée par un pouvoir encore largement « masculinisé » ?

 

 

Par Nadia Raonimanalina