Ils sont une quarantaine. En 2025, certains d’entre eux se présenteront au baccalauréat de
l’Enseignement technique, alors que leur établissement ne figure pas dans la liste officielle
des établissements techniques à Madagascar. Pourtant, l’établissement a bénéficié d’un
crédit ouvert de 84 millions d’Ariary en 2021, deux ans avant l’accueil de sa première
promotion. 59 millions d’Ariary de ce crédit ont été liquidés sans laisser de traces
vérifiables à Anivorano Nord. Les conditions de formation demeurent précaires.
L’historique trouble de la création de l’établissement, laisse planer le doute sur une
manœuvre fictive au sein de l’administration. En toile de fond, une suspicion de
détournement de dénier public et de corruption, actuellement sous les feux de projecteur du
Bureau Indépendant anti-corruption (BIANCO).
Des élèves pénalisés par un vide budgétaire
Au cœur du marché d’Anivorano Nord, les cris des vendeurs et le brouhaha des clients
composent une toile sonore familière. Dans cette effervescence, un autre rythme s’impose,
plus métallique : le grincement des tenailles et le souffle saccadé du « tafoforana », un soufflet
artisanal bricolé à partir d’une jante de vélo, qui entretient la flamme de la forge. Sous
l’ardeur du soleil et de la chaleur du foyer, l’air est saturé d’effluves de beignets frits et de
grillades provenant des gargotes voisines. Dans ce décor, des silhouettes de jeunes garçons se
découpent, concentrés, absorbés par leur activité. Leur front perlé de sueur, ils semblent hors
du temps. Ces garçons ne sont pas des ouvriers, encore moins des travailleurs précoces : ce
sont des élèves en ouvrage métallique du lycée technique d’Anivorano Nord.
Après deux années d’ouverture, leur lycée ne dispose pas encore d’un atelier ni de matières
d’œuvre. Les élèves en ouvrage métallique sont contraints d’effectuer leurs travaux pratiques
dans un atelier privé, appartenant à un enseignant du lycée ; situé au cœur du marché
d’Anivorano Nord. « Quand le lycée technique a ouvert sa première année de formation, nous
n’avions pas d’atelier. J’ai proposé une collaboration avec le proviseur afin de mettre mon
atelier à la disposition des élèves. Il a été convenu que l’école participe au paiement de la
facture de la Jirama, à raison d’un mois par an, et assure la disponibilité des matières
premières pour les travaux pratiques. Mais jusqu’à maintenant, l’école n’arrive pas à
honorer ses engagements. Je n’ai jamais reçu leur participation pour l’électricité au cours de
ces deux ans. Nous n’avons pas de matières premières. Mes élèves doivent se contenter des
chutes de tôles ou de fers usés pour leurs travaux pratiques », a déploré Vognono Alexis
Dieudonné, propriétaire de l’atelier et enseignant au lycée technique d’Anivorano Nord, en
mai 2025.
Pourtant, en 2021, deux ans avant l’ouverture du lycée, alors qu’il n’y avait ni murs ni élèves
inscrits, un crédit de 71 867 000 Ariary avait été inscrit à son compte après la loi de finances
rectificative, dont 83 % ont été décaissé pour l’acquisition de matières d’œuvre destinées aux
travaux pratiques des élèves.
D’après les constats effectués lors d’une descente au lycée technique d’Anivorano Nord, en
mai 2025, aucune trace vérifiable ne permet de justifier l’impact des dépenses réalisées lors de
l’exécution budgétaire de 2021. Les élèves de M. Dieudonné tentent de s’adapter tant bien
que mal à la situation : avec les rebuts, ils forgent leurs pièces et apprennent, par la pratique, à
transformer l’inutilisable en support d’apprentissage.
A plusieurs centaines de mètres de cet atelier, les anciens bureaux de la Direction régionale de
l’Agriculture servent de salles de classe. Les infrastructures de l’établissement sont
visiblement précaires : entretien insuffisant, salles mal éclairées, dépourvues de portes et de
fenêtres…
Le proviseur Rafotsy Eddie William ne dispose pas de bureau. Il a accepté de recevoir les
journalistes dans une salle de classe, meublée de quelques bancs d’école, servant à la fois de
salle des professeurs et de bureau. Nommé proviseur le 24 juin 2022, il a confirmé que, depuis
l’ouverture de la première année de formation en 2023-2024, l’établissement n’a jamais
bénéficié d’un budget. Les enseignants n’ont jamais été rémunérés. « On m’a déjà signifié que
notre établissement doit, d’abord, obtenir un décret d’ouverture pour bénéficier d’un budget (…) Pour
pallier ce problème de vide financier, nous allons organiser une fête foraine, pendant la fête
nationale. Les bénéfices seront distribués aux enseignants vacataires », a-t-il avancé au début de notre
entretien, le 26 mai 2025.
Le proviseur s’est personnellement engagé à trouver des solutions. « À l’ouverture de notre
première année, j’ai contracté un emprunt. Je continue à le rembourser jusqu’à aujourd’hui.
J’ai expliqué à une connaissance mon affectation au lycée technique d’Anivorano Nord, alors
que l’établissement ne disposait d’aucun budget. Elle m’a accordé un prêt que je devrai
rembourser une fois le budget de l’école disponible. C’est grâce à cet emprunt que j’ai pu
faire fonctionner l’établissement au début », a confié Rafotsy Eddie William.
Mais malheureusement, le budget de l’école n’a jamais été au rendez-vous, jusqu’en juin 2025
où la nomination de Rafotsy Eddie William au poste de proviseur du lycée a été abrogée. Une
décision entrée en vigueur environ un mois après son entretien avec les journalistes à
Anivorano Nord.
Budget réel, établissement fictif
A la suite d’une restructuration au niveau du ministère de l’Enseignement Technique et de la
Formation Professionnelle, tous les établissements techniques à Madagascar ont le statut de
Service Opérationnel d’Activité (SOA), en 2020 – 2021. Dans l’optique de mettre en place
une décentralisation budgétaire effective, l’objectif étant d’assurer une gestion indépendance
et une autonomie financière pour les établissements techniques à Madagascar. En tant
qu’entité budgétaire, ces établissements disposent de leurs propres acteurs budgétaires.
Pour la direction régionale de l’enseignement technique de la région Diana, l’idée est
prometteuse dans la mesure où elle contribue à assurer l’accès des jeunes des zones rurales à
des formations techniques adaptées aux besoins du développement local. Auparavant, la
plupart des jeunes étaient obligés de quitter leur village pour rejoindre Antsiranana I, le chef-
lieu de la région, afin d’y poursuivre leurs études.
En 2021, après le recensement du ministère, le lycée technique d’Anivorano Nord, district
d’Antsiranana II, région Diana a fait partie des établissements techniques dotés du statut de
Service Opérationnel d’Activité. D’après des documents financiers fournis par un lanceur
d’alerte, le lycée a pu bénéficier d’un crédit ouvert de 84 millions d’Ariary, alors que
l’Etablissement n’était pas encore fonctionnel : pas d’infrastructures ni d’élèves inscrits. Son
crédit a été ajusté à la somme de 71 867 000 Ariary après l’adoption en session parlementaire
de la loi de finances rectificative.
La situation a soulevé beaucoup de questions. « On savait l’existence d’un établissement qui a été
déjà doté d’un crédit à Anivorano. A ce moment, il a bénéficié de l’ouverture d’un crédit d’environ 84
millions d’Ariary. En 2021, j’ai pu tracer plusieurs mouvements de décaissement. En 2024 où j’ai pris
ma fonction ici, j’ai constaté que le lycée n’avait pas d’élève inscrit qu’à partir de l’année de
formation 2023 – 2024 » a expliqué Andriamihary Romuald Aldi Ferrand, l’actuel directeur de
l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle de la Région Diana, lors d’un entretien
qui a permis de vérifier l’authenticité des documents financiers provenant de la source lanceur d’alerte.
Celui-ci s’interroge alors : « Comment peut-on engager un crédit pour un établissement qui n’existait
pas encore et qui n’avait aucun élève inscrit ? ».
Bemena Albert, l’ancien directeur régional de l’Enseignement Technique a également
confirmé cette situation : “Aucun arrêté ministériel ne validait son ouverture, aucun élève n’y
était inscrit, aucun bâtiment n’était en service. Malgré cela, un crédit lui a été accordé ».
En effet, la recherche en ligne sur son existence reste infructueuse. En juillet 2025, après deux
années d’exercices, le lycée n’est pas encore traçable sur la liste officielle des établissements
techniques à Madagascar, même sur le site officiel de son ministère de tutelle.
Historique trouble de sa création : entre valse de nominations, décaissements précipités
et favoritisme
Selon les explications recueillies auprès des responsables locaux, l’obtention d’un crédit pour
le compte SOA d’un établissement technique est conditionnée par l’existence d’une
autorisation légale d’ouverture et des acteurs budgétaires.
C’est dans cette logique que, en septembre 2021, la Direction Régionale de l’Enseignement
Technique et de la Formation Professionnelle, sous l’égide de l’ancien directeur Bemena
Albert a envoyé une lettre de demande de transfert de crédit à l’attention de l’ancienne
ministre de l’Enseignement Technique et de le Formation Professionnelle.
D’après cette lettre, le lycée technique d’Anivorano Nord qui a bénéficié d’une ouverture de
crédit n’était pas encore fonctionnel. Parallèlement, le lycée technique PK3 Soafeno
Antsiranana, qui venait d’ouvrir sa première année de formation était déjà opérationnel mais
ne dispose d’aucun crédit pour faire fonctionner son établissement.
Bemena Albert, signataire de la lettre, a demandé un reversement de crédit dans l’état C3 afin
de transférer le crédit d’Anivorano Nord au lycée technique PK3 Soafeno Antsiranana. Le
nouveau lycée PK3 disposait déjà d’une équipe d’acteurs budgétaires, mais le déblocage du
crédit n’était pas encore possible parce que le lycée technique d’Anivorano Nord, titulaire du
compte SOA doté du crédit de 84 millions d’Ariary, ne disposait pas encore d’une équipe
d’acteurs budgétaires. « Face à la difficulté d’utiliser le crédit, l’on a de nouveau demandé l’avis du
directeur admnistratif et financier. Ils ont procédé à la nomination du proviseur du lycée technique
d’Anivorano pour faciliter le déblocage et éviter le reversement du crédit. On a nommé le proviseur
qui est le Gestionnaire d’activités (GAC) avec l’Ordonnateur Secondaire (Ordsec) pour faciliter le
déblocage et l’aménagement au profit du lycée technique PK3 », a affirmé Bemena Albert.
Le 25 octobre 2021, un proviseur a été nommé pour le lycée technique d’Anivorano Nord afin
d’assurer le rôle de Gestionnaire d’Activités (GAC) : il n’est autre que le proviseur du lycée
technique PK3 Soafeno, affecté à Anivorano Nord pour administrer un lycée sans murs ni
élève, voire fictif. L’objectif de la nomination était de pouvoir déclencher les opérations
financières afin de débloquer le crédit destiné au lycée technique d’Anivorano Nord.
En dépouillant les documents financiers, l’on a pu tracer des mouvements de décaissement
entre le 29 novembre 2021 et le 31 décembre 2021, soit 32 jours pour la liquidation totale
d’une dépense d’un montant de 59,2 millions d’Ariary. Huit mois après sa nomination à
Anivorano Nord, le proviseur a été réaffecté et nommé de nouveau proviseur du lycée
technique PK3 Soafeno Antsiranana, en juin 2022.
Vidé de son compte, le lycée technique d’Anivorano Nord a connu un démarrage compliqué.
La nomination de son nouveau proviseur, en juin 2022 a été controversée. « Nous avons
rencontré des difficultés pour la nomination du nouveau proviseur. Personne ne souhaitant
aller travailler là-bas, alors qu’il nous fallait une personne de confiance pour assurer le bon
fonctionnement de l’établissement pendant sa phase de démarrage. La décision était
compliquée. On a été contraint de confier le poste à une de mes connaissances, bien que cette
personne ne possède pas les qualifications requises », a avoué Bemena Albert dans son
interview.
Utilisation suspecte de crédit
L’authenticité des documents financiers fournis par le lanceur d’alerte a été vérifiée : ils sont
conformes aux documents officiels, disponibles au sein de la Direction Régionale de
l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle (DRETFP) de Diana.
En effet, un crédit initial de 84,4 millions d’Ariary a été accordé au LTP Anivorano, alors que
l’école n’avait pas d’élève enregistré et qu’il ne disposait pas encore d’une autorisation
d’ouverture. Après l’adoption de la loi de finances rectificative 2021, le crédit a été réajusté à
hauteur de 71,8 millions d’Ariary. Un crédit de 59,2 millions d’Ariary a été engagé, liquidé et
mandaté, dont 49 millions a été dépensé pour l’achat des matières premières. Ce montant
correspond à 83% du montant total des dépenses engagées, au titre du crédit 2021 alloué à
Anivorano Nord. Il était destiné à l’acquisition des matières premières pour un établissement
fictif et sans bénéficiaire réel. « C’est la dépense la plus élevée dans ce compte parce que le
crédit pour l’acquisition des matières d’œuvre est liquidé en totalité. Ce compte signifie que
l’acquisition est destinée aux élèves. On a fait un achat de matières d’œuvres destinés aux
élèves, alors que là-bas, aucun élève n’a été enregistré. Mais comme nous constatons, ce
crédit est totalement liquidé » a précisé l’actuel DRETFP Andriamihary Romuald Aldi Ferrand.
A part les 49 millions d’Ariary pour l’achat des matières d’œuvre, le compte fait état de cinq
autres dépenses à plus d’un million d’Ariary. Achats de fournitures et articles de bureau pour
la DRETFP Diana et ses services à hauteur de 1.600.000 Ariary; achats de consomptibles
informatiques pour DRETFP et ses services rattachés d’un montant d’1.445.500 Ariary;
achats de produits pharmaceutiques équivalent à 1.459.800 Ariary; achat des cartes crédit
d’une valeur d’ 1.122.000 Ariary et approvisionnement de crédit en carburant et lubrifiants :
2.040.000 Ariary.
A propos de ces dépenses, Andriamihary Romuald Aldi Ferrand a apporté des précisions pour
clarifier la procédure : « Parmi ces dépenses, quand un expert fait la lecture, on peut
identifier la catégorie qui doit passer ou non par la procédure de passation de marché public.
D’après ma vérification, il y a des dépenses engagées qui devraient passer par la procédure
de passation de marché public. Ainsi, des fournisseurs attributaires du marché et des
paiements effectués y sont traçables. Logiquement, le montant de chaque décaissement est
versé dans les comptes des entreprises bénéficiaires. L’existence des ordres de route justifie,
également l’existence des bénéficiaires qui ont perçu la somme auprès du Trésor. Vous
m’avez demandé s’il s’agissait d’un marché fictif ? – Oui, c’est une évidence. Pour le cas
d’une école qui n’avait pas d’élèves, cela signifie sans aucun doute que toutes les opérations
ont été fictives ».
Après croisement des données financières 2021 de l’établissement et ceux du Système
d’Information sur la Gestion des Marchés Public (SIGMP), trois entreprises d’Antsiranana ont
été identifiées comme attributaires de marchés de services soumis à la procédure publique.
Deux d’entre elles, sont vérifiables dans la recherche d’entreprise du Registre national des
Commerces et Sociétés (RNCS). Pour le cas de l’entreprise attributaire du marché relatif à
l’achat des matières premières, d’un montant de 49 millions d’Ariary, aucune trace n’a été
vérifiable dans la liste des entreprises du RNCS.
Vice de procédure et utilisation illégale de crédit
La réalité à Anivorano Nord ne justifie pas le déploiement des dépenses traçables dans le
compte du lycée. Des questions persistent : le transfert de crédit au lycée technique PK3 était-il
effectif, à la suite de la demande de l’ancien Directeur Régional ? Son utilisation était-elle légalement
autorisée ? Si oui, s’agit-il d’une autorisation écrite ou d’une autorisation verbale ? Aucune trace
écrite de l’autorisation n’est vérifiable pour justifier l’existence d’une éventuelle réponse de l’ancienne
ministre de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle, à la demande de l’ancien
Directeur Régional Bemena Albert.
Quatre mois après la descente à Anivorano Nord, nous avons pu entrer en contact avec une source
proche de l’ancienne ministre de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle, en
exercice en 2021. Pour répondre à ces questions, cet ancien haut responsable du ministère a
accepté de s’exprimer sous couvert de l’anonymat, pour apporter des éclairages sur la
situation. Cette source faisait partie de l’équipe technique du ministère en 2021.
« En termes de procédure budgétaire, l’ancien Directeur Régional devrait adresser
directement sa demande au Directeur de la Programmation et de Suivi Evaluation ou
l’adresser au Directeur des Affaires Financières en mettant La Ministre en copie. Pour ce
cas, c’était l’inverse parce que l’ancien Directeur Régional a adressé directement sa
demande à la Ministre. Cette demande n’a pas respecté la procédure » a lancé notre source
au début de notre conversation. Il rajoute que dans le cadre légal, le transfert de crédit ne peut
s’effectuer que par mouvement de crédit, dont deux moyens sont reconnus par la loi en
vigueur : faire un aménagement par voie d’arrêté ministériel, ou faire le transfert dans le cadre
d’une loi de finances rectificative adoptée en session parlementaire.
« Le ministère de l’Enseignement Technique n’est pas le seul acteur pour décider d’un
mouvement de crédit. On élabore le projet de mouvement au niveau de la Direction des
affaires financières du ministère de l’Enseignement Technique, puis le transmettre au niveau
de la Direction Générale des Financières et des Affaires Générales (DGFAG), à l’époque.
C’est le ministère des Finances qui prend la décision finale et autorise le mouvement de
crédit par voie d’arrêté. Aucun arrêté n’est traçable pour ce cas parce qu’il ne s’agit pas
d’un aménagement et non moins d’un transfert, mais il s’agit, tout simplement, d’une
utilisation de crédit disponible dans le compte d’un SOA existant. Cette utilisation de crédit
n’était pas autorisée parce que nous n’avons pas donner suite à la demande de l’ancien
Directeur Régional. Les techniciens au niveau central ont envisagé deux moyens légaux pour
effectuer le mouvement de crédit : faire un aménagement de crédit par voie d’arrêté
ministérielle ou attendre la loi de finances rectificative en session parlementaire.
Malheureusement, le crédit a déjà été utilisé bien avant la session parlementaire pour
l’adoption de la LFR ».
L’état de compte dans le Bordereau de Crédit Sans Emploi 2021 confirme cette utilisation. Un
montant de 12.577.700 d’Ariary est inscrit dans sa colonne de crédit sans emploi, sur les
71.867.000 Ariary accordés au Service Opérationnel d’Activité d’Anivorano Nord.
59.289.300 d’Ariary a été totalement utilisé.
Ce redéploiement non officiel des fonds est non seulement un acte qui pourrait constituer un
détournement de fonds publics, mais il révèle aussi un dysfonctionnement profond dans la
chaîne de contrôle budgétaire. Le plus troublant reste le silence qui entoure cette affaire.
Aucun suivi n’a été effectué sur la manière dont le crédit a été utilisée.
« Nous n’étions en mesure de faire un contrôle de l’exécution budgétaire qu’à la fin
d’exercice, c’est-à-dire un contrôle à posteriori, par vérification du Bordereau de Crédit Sans
Emploi. Pendant l’exercice, le contrôle de l’exécution budgétaire, pour chaque lycée, est la
responsabilité de chaque Direction Régionale. D’ailleurs, nous avons dispensé une formation
itinérante sur la procédure et le fonctionnement de chaque entité budgétaire, au profit de
chaque Direction Régionale avant de lancer la mise en œuvre de la restructuration », nous a
répondu cet ancien haut responsable du ministère quant au fonctionnement de la chaîne de
contrôle budgétaire.
Depuis 2024, la Direction Régionale de l’Enseignement Technique et de la Formation
Professionnelle de la Région Diana fait l’objet d’une enquête menée par les investigateurs du
BIANCO. « Lors de ma prise de fonction en 2024, j’ai reçu la visite des investigateurs me
demandant des explications sur cette affaire. Le BIANCO est sur ce dossier et les enquêteurs
m’ont posé des questions sur le cas du lycée Anivorano Nord. Ils ont récupéré tous les
documents financiers relatifs au compte du Service Opérationnel d’Activité d’Anivorano Nord
» nous a confié Andriamihary Romuald Aldi Ferrand, l’actuel Directeur Régional de
l’Enseignement Technique de la Région Diana.
De son côté, aucune information n’a filtré du bureau territorial du BIANCO Antsiranana, lors
de notre passage, en juin 2025. Ils sont tenus par le respect du secret de l’instruction, selon le
dispositif de l’article 55 de la loi 2016 – 020 sur la lutte contre la corruption.
L’association des parents : entre solidarité, silence et fatigue
Dans ce lycée technique, la survie de la formation repose sur les épaules d’une poignée
d’enseignants dévoués et sur le portefeuille des parents. Certes, l’établissement a continué de
bénéficier d’un crédit en 2022 et 2023 mais avec un montant très modique de 660.000 Ariary
par année d’exercice.
En 2022, il n’a pu engager que 187.250 Ariary. Pourtant, cet engagement n’a pas été liquidé
ni mandaté. En 2023, le lycée a été privé de l’utilisation de son crédit. Selon les explications
du Gestionnaire d’activité du lycée, pendant notre passage à Anivorano Nord en mai 2025,
l’absence de l’autorisation d’ouverture a été la cause de cet empêchement.
Faute de budget officiel, l’association des parents d’élèves (FRAM) a mis en place une
cotisation annuelle de 80.000 Ariary par élève, servant à couvrir les besoins élémentaires de
l’école. Cette solidarité, aussi admirable soit-elle, ne suffit pas à combler le vide financier. Le
manque de moyens matériels se fait sentir au quotidien. Les enseignants, eux, oscillent entre
engagement et désillusion. Certains commencent à renoncer. D’autres s’indignent. Une
d’entre eux, voulant rester dans l’anonymat, nous a confié : « On nous a tourné le dos. On a
cru à un projet d’avenir et pour nous et pour les jeunes, on a fini par faire tourner cet
établissement avec nos propres ressources, sans aucune reconnaissance jusque-là. ». Du côté
des parents, la fatigue pèse et se fait ressentir. Ils préfèrent donc supporter les sacrifices, dans
l’espoir qu’un jour, l’établissement sera régularisé.
La situation controversée du lycée technique d’Anivorano Nord démontre le revers de la mise
en œuvre d’une décentralisation budgétaire mal cadrée. Mauvaise foi ou manque de
professionnalisme dans la maitrise de la procédure ? Malgré une formation dispensée par le
ministère central au profit de chaque Direction Régionale sur la procédure et le
fonctionnement de chaque entité budgétaire, lors de la mise en place des nouvelles structures,
la situation accuse une brèche qui remet en question la rigueur dans le contrôle administratif
sur l’action publique.
L’autonomie financière et l’autonomie de gestion ne sont que des vains mots pour le lycée
technique d’Anivorano Nord. L’histoire trouble de la création de l’établissement est celle d’un
détournement à visage multiple : malversation financière et exploitation du dévouement des
enseignants et des familles. En amont, des fonctionnaires ont maquillé la réalité en faisant des
manœuvres financières fictives pour capter des fonds. En aval, une quarantaine de jeunes
poursuivent, tant bien que mal, leur formation dans des conditions déplorables. Malgré tout,
ces jeunes se sont montrés déterminés face aux défis qui exigent de déployer beaucoup plus
d’efforts et d’énergie, par rapport à leurs pairs dans d’autres établissements techniques de la
Région Diana.

(Par Harynah Ramanantsoa et Fah Andriamanarivo)
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