Economie

Exploitation de graphite à Brickaville : des retombées floues pour la population locale

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 20/3/2022
Partager

La production de graphite issue des exploitations de la société indienne Tirupati devrait croître de 2 800 % en cinq ans, selon un représentant de l’entreprise. L’exploitation a débuté en mars 2019 à Sahamamy, puis en 2021 à Vatomina, deux sites situés dans le district de Brickaville. Pourtant, les autorités locales tout comme les populations riveraines affirment n’avoir reçu aucune information officielle ni être associées à quelconque concertation.

 

Les bénéfices tirés de l’exploitation du graphite à Brickaville profiteraient uniquement à une poignée de personnes, laissant dans le flou total les habitants et les autorités locales quant aux retombées concrètes de cette activité. Interrogés, plusieurs responsables de la région Atsinanana affirment avoir été écartés du processus et ignorent tout du déroulement des opérations minières menées sur place. Le chef du district de Brickaville, Toalina Zafindrabary, déclare que ni la société exploitante ni le ministère des Mines ne l’ont informé de l’existence de cette exploitation sur son territoire. Son adjoint confirme : « Nous n’avons été informés de rien. »

Face à ce manque de transparence, les élus locaux, nommés ou élus, ont conjointement rédigé une lettre de réclamation il y a quelques semaines. Mais jusqu’ici, aucune réponse concrète n’a été donnée à la population. « L’arrivée de ces entreprises chez nous est des plus opaques. L’obtention des autorisations de sondage sur plusieurs hectares reste également floue. Or, qui dit sondage dit phase d’étude, et pourtant, ils agissent déjà comme s’ils disposaient des permis officiels d’exploitation. On soupçonne fortement l’existence d’un réseau d’influence derrière tout cela », dénonce Roger Manase, un habitant de Tanandava, situé en zone d’exploitation.

 

Flou autour de l’exploitation du graphite à Brickaville

 

Les ressortissants indiens en charge des opérations de sondage affirment avoir obtenu l’autorisation des autorités compétentes. Pourtant, les propriétaires fonciers, les chefs de fokontany et le maire local assurent n’avoir jamais été consultés, ni même informés. Face à cette opacité, les riverains se sont empressés d’occuper les terres concernées. Jean Claude Velo, l’un des habitants, explique : « Lors de la consultation improvisée organisée par les élus, certains habitants ont donné leur accord. Mais ces personnes ne sont pas de vrais agriculteurs, et ne possèdent pas de terres touchées par l’exploitation. On soupçonne qu’elles ont perçu des compensations individuelles. Certaines d’entre elles travaillent déjà pour la société, alors que ceux dont les terres sont affectées ne bénéficient d’aucun emploi. »

Le maire d’Ambinaninony, souvent mentionné dans les témoignages recueillis auprès des habitants, est soupçonné de corruption par ces derniers. Ces accusations ont ravivé les tensions communautaires dans la zone. L’élu concerné réfute en bloc : « Mon fokontany fait partie des zones ciblées par l’exploitation. Il est faux de dire que j’ai perçu de l’argent. Il est également faux d’affirmer que des infrastructures ont déjà été mises en place en échange de cette exploitation. Il n’en est rien.»

 

C’est précisément l’absence de consultation locale transparente qui a envenimé la situation, les habitants réclamant un consensus clair. Le maire d’Ambinaninony précise néanmoins que « les sondages se déroulent actuellement dans une zone officiellement autorisée à l’exploitation ».

Les journalistes n’ont pu obtenir aucune information, ni du ministère de tutelle ni de la société exploitante Tirupati Graphite Venture Madagascar. Malgré plusieurs tentatives — demandes sur site, courriels, messages via les réseaux sociaux — toutes les portes sont restées closes, y compris celles des responsables locaux de l’entreprise.

À ce jour, les modalités contractuelles de l’exploitation du graphite de Brickaville restent entièrement opaques. Les bénéfices escomptés pour les populations locales, les communes de Sahamamy et Vatomina, ainsi que pour la région, ne sont pas clairs, car les documents relatifs à l’accord sont systématiquement dissimulés. Le site web de la société ne mentionne aucun détail sur les taxes versées ni sur les investissements dans des infrastructures sociales profitant aux communautés environnantes. Il est également à craindre que le suivi de la production ne soit pas effectué par les autorités malgaches, alors même que l’entreprise affirme opérer en toute conformité. Tirupati considère que la législation minière malgache garantit pleinement les intérêts liés à l’exploitation. Le gisement naturel présent dans la région est d’une qualité élevée et facilement accessible, selon l’entreprise.

 

La société indique que la production de graphite est en forte croissance, portée par la demande internationale. « Notre objectif est d’augmenter l’exploitation à Vatomina, démarrée en 2021, pour compléter celle de Sahamamy, active depuis 2019. L’objectif à long terme est d’atteindre 84 000 tonnes par an à partir de 2024 », déclarait Shirshir Poddar, Directeur général de Tirupati Graphite, lors d’une annonce en 2021. Il précisait que la production annuelle à Vatomina avait déjà atteint 9 000 tonnes, contre 3 000 tonnes à Sahamamy. Selon lui, cette montée en puissance constitue une étape de transition vers les objectifs à long terme fixés pour les trois prochaines années. Pour l’année 2022, la production atteint 30 000 tonnes. À noter que lors du second trimestre 2021, au lancement de l’exploitation à Vatomina, l’entreprise indienne avait déjà acheminé des machines de filtration capables de traiter jusqu’à 15 millions de tonnes par heure. La hausse de la production répond à une demande soutenue, notamment dans le domaine technologique. Le graphite est utilisé dans la fabrication des batteries : 70 kg sont nécessaires pour un véhicule électrique, 5 grammes pour un téléphone portable et 90 grammes pour un ordinateur portable. De nombreuses industries utilisent également le graphite comme matière première pour les crayons en bois, dans la métallurgie, la production d’électricité ou encore dans le secteur médical, notamment pour l’absorption de toxines par voie orale.

 

Face à cette explosion de la demande mondiale, la recherche sur le graphite synthétique s’est intensifiée depuis 2020, sous l’impulsion d’Acheson, notamment dans des pays industriels comme l’Allemagne, la France, le Japon, le Royaume-Uni ou encore l’Australie. « Les sites funéraires de nos ancêtres sont désormais en danger », alerte André Rakoto. Selon lui, la société Tirupati étend actuellement ses prélèvements de graphite jusqu’aux abords de Toamasina. Jean Claude Velo énumère les zones déjà touchées : « L’exploitation s’étend peu à peu vers Ambodihintsiny, à l’extrême sud et sud-est de Brickaville. Elle avance en direction d’Antopiana, et la majorité des 16 fokontany de la commune d’Ambinaninony est menacée. Le forage pourrait atteindre Toamasina II. »

Les trous de forage sont profonds : l’extraction du graphite va jusqu’aux couches rocheuses du sous-sol, rendant les terres stériles et impropres à toute culture après exploitation. « Les sondages atteignent une profondeur de 10 mètres et un diamètre de 3 mètres. Et ce ne sont encore que des échantillonnages, pourtant les plantations de vanille, girofle, letchis et bananes sont déjà touchées. C’est clairement une exploitation active, pas un simple sondage », déclare Gilbert Fingahy, représentant des habitants de Sahalagnary, dans le fokontany de Tanandava, commune rurale d’Ambinaninony. Le graphite, extrait de terres rouges profondes, menace ainsi les zones d’habitation, selon cet agriculteur expérimenté actif depuis 1972.

 

Les agriculteurs, certains venus de régions aussi éloignées que Vohipeno, acheminent sur place les produits destinés à l’exportation. Selon les informations transmises par André Rakoto, une famille de planteurs produit en moyenne 1,5 tonne de girofle et 2 tonnes de café par an ; 100 tonnes de canne à sucre, 1 tonne de letchis chinois et 50 tonnes de letchis malgaches. En outre, chaque foyer produit environ 500 kg de bananes par mois.

Au-delà des cultures destinées à l’exportation, des dizaines de milliers d’habitants redoutent la disparition de leurs cultures vivrières — manioc, maïs, riz pluvial — qui constituent leur alimentation de base. La région ouest de Toamasina II et de Brickaville alimente en effet une grande partie des desserts de la capitale malgache. « Entre 50 et 100 tonnes de bananes sont produites chaque mois à Salanary, et sont exportées vers la capitale », indique François Zafiny, un père de famille originaire d’une autre région, aujourd’hui commerçant dans l’Est. Cette situation aura donc un impact direct sur les prix des fruits à Antananarivo.

Par ailleurs, agriculteurs et collecteurs affirment que les recettes fiscales issues des cultures et de l’exploitation des ressources naturelles — taxes, redevances, impôts — bénéficient actuellement au budget de l’État central, aux collectivités régionales, aux districts ainsi qu’à plusieurs communes où se trouvent les forêts naturelles et les terres agricoles concernées.

 

Le pied de letchis fruitier acheté 4 000 ariary

 

Selon les propos de Gilbert Fingahy, la société exploitante achèterait le pied de letchis adulte, capable de produire jusqu’à 30 seaux (garaba) en une seule saison, au prix de seulement 4 000 ariary. Les agriculteurs refusent catégoriquement de céder à ce tarif qu’ils jugent dérisoire. À leurs yeux, cette somme ne représente même pas la valeur de la récolte d’une seule année.

Jean Claude Velo, cultivateur à Tanandava (Ambinaninony), témoigne que dans la partie nord de la zone d’exploitation de Vatomina, la société aurait proposé 10 millions d’ariary par famille comme indemnisation pour plusieurs hectares de terres. Une offre que les habitants ont unanimement rejetée. L’exploitation aurait ainsi été temporairement suspendue dans cette zone, le temps que les discussions se poursuivent.

Une mère de famille a par ailleurs dénoncé les pratiques de la société minière, accusée de profiter de la situation enclavée, dense en broussailles et difficile d’accès, pour mener ses activités à la limite de la légalité.

 

Tirupati exploite illégalement 8 km² de plus que la surface autorisée

 

Selon les explications fournies par Arison André Lovasoa, Directeur général du Bureau du Cadastre Minier de Madagascar (BCMM), le 4 février dernier à Ivato, la société Tirupati Graphite Venture Madagascar Sarl a obtenu une autorisation d’exploitation de graphite le 18 décembre 2015. Cette autorisation, valable jusqu’au 17 décembre 2055 et renouvelable, porte sur 13 carrés miniers situés dans la commune d’Ambalarondra et 51 carrés dans la commune d’Ambinaninony, toutes deux dans le district de Brickaville, région Atsinanana. Au total, 64 carrés miniers ont été attribués à la société, chaque carré couvrant une superficie de 625 mètres de côté. D’après les données officielles publiées par Tirupati, la société exploiterait actuellement 33 km² pour une durée de 40 ans. Or, selon le calcul réglementaire, les 64 carrés attribués correspondent en réalité à une superficie de 25 km², soit une différence excédentaire de 8 km² par rapport à ce qui est légalement autorisé.

 

En plus du graphite, les permis d’exploitation couvrent également d’autres ressources du sous-sol dans cette zone : or, béryl, cuivre, chrome, cristal et basalte, selon les données disponibles dans les autorisations délivrées par le BCMM.

Face à ces éléments, il serait légitime de procéder à une communication claire, directe et transparente sur les contrats d’exploitation ainsi que sur les retombées économiques et sociales que ces activités devraient générer pour les populations locales. Une telle démarche permettrait d’éviter les conflits communautaires, d’une part, et de prévenir, d’autre part, tout soupçon de corruption sous quelque forme que ce soit.

 

Source photo de couverture : https://aidfdouaniers.org/