Environnement

La Mer d’Émeraude menacée par une culture illégale d’algues

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 10/1/2023
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[Article mis à jour le 11/01/2023]
La célèbre baie de la Mer d’Émeraude, située dans la commune d’Andranovondronina, région DIANA, au nord de Madagascar, est aujourd’hui en proie à une exploitation anarchique et illégale d’algues (algues marines). Entourée de petites îles comme les îlots Suarez et Diégo, cette zone marine prisée des touristes est en train de subir une grave dégradation environnementale, entre pollution, soupçons de corruption, et inquiétudes sanitaires.

 

À l’origine du problème : une entreprise détenue par des ressortissants chinois dont l’identité reste floue. Leur méthode d’exploitation est jugée peu rigoureuse et potentiellement dangereuse, selon les autorités. Le directeur régional de l’Agence Portuaire Maritime et Fluviale (APMF) à Antsiranana, Rabialahy Jean-Paul, souligne que “l’absence de mesures claires imposées par l’État malgache aux opérateurs de cette filière est à l’origine de la situation actuelle.”

C’est le ministère de la Pêche qui a délivré les autorisations de culture ou d’exploitation marine. Or, selon l’APMF, aucune concertation n’a eu lieu, que ce soit au sujet du transport de personnes ou de l’usage d’équipements susceptibles de polluer l’océan, tels que les bouteilles en plastique utilisées par l’entreprise pour la culture d’algues.

Ces bouteilles servent à fixer les jeunes pousses d’algues, mais elles représentent une menace directe pour la faune marine, notamment les grands poissons, sans compter l’impact environnemental global et les risques pour le secteur touristique. “Cette pratique va à l’encontre des principes de l’APMF qui œuvre à la préservation des milieux marins,” déplore le directeur régional. La biodiversité marine locale se retrouve ainsi gravement menacée.

 

Des embarcations non conformes mises en cause

 

Le trajet entre Ramena et la Mer d’Émeraude dure environ 45 minutes en vedette. Mais c’est à Ankorikahely, un site plus éloigné, que l’entreprise chinoise a installé son campement pour la culture des algues, où elle prépare le matériel et les semences destinés à être transférés vers la Mer d’Émeraude.

Pour ces opérations, l’entreprise utilise des zahatra, embarcations traditionnelles non motorisées, dépourvues de toute homologation légale. Ces moyens de transport maritime ne répondent à aucune norme de sécurité : ils ne disposent ni de permis de navigation, ni d’équipements de sauvetage réglementaires comme les gilets de sauvetage. Selon la réglementation en vigueur, notamment le décret n°2918 du 1er septembre 1972 relatif à la sécurité en mer, l’usage de telles embarcations est formellement interdit pour le transport de personnes ou de matériel.

Pourtant, sur le terrain, les communes locales semblent fermer les yeux, car cette activité offre des emplois directs à une partie de la population riveraine.

 

Zone réservée au tourisme ou destinée à la culture d’algues ?

 

L’exploitation et le transport illégaux liés à la culture d’algues posent un véritable problème pour le secteur touristique, selon Befourouak Francis, président du conseil d’administration de l’Office régional du tourisme de la région DIANA.

« Les itinéraires touristiques que nous proposons doivent être modifiés, car les circuits en mer sont jonchés de bouteilles en plastique utilisées pour la culture d’algues. Jusqu’à maintenant, nous rencontrons encore des difficultés, car l’entreprise n’a pas retiré les pieux en bois et les barres de fer qu’elle a plantés dans la mer, autour de la Mer d’Émeraude. Or, cette zone est très fréquentée par les visiteurs. Il aurait donc été préférable que le ministère concerné prenne le temps de consulter les autorités locales avant de délivrer l’autorisation d’exploitation », a-t-il déclaré en conclusion.

La région DIANA dispose pourtant de son Plan régional de développement (PRD) et de son Schéma régional d’aménagement du territoire (SRAT), censés servir de feuille de route tant pour les investisseurs que pour les responsables publics. Mais comme l’explique Raharimalala Sylvie, directrice régionale de la Pêche et de l’Économie bleue à DIANA, l’absence de planification spatiale maritime rend ces documents partiellement inopérants. « Malgré l’existence du PRD, les actions se chevauchent, car il n’y a pas d’organisation claire de l’utilisation de l’espace maritime », précise-t-elle. Le PRD lui-même reconnaît pourtant que cette zone est particulièrement favorable au développement du tourisme littoral et maritime. D’où l’interrogation posée par le président du conseil d’administration de l’office régional du tourisme de DIANA : « Veut-on promouvoir le tourisme ou privilégier la culture marine dans la zone de la Mer d’Émeraude ? »

 

Entreprise n’ayant pas respecté les engagements

 

Selon les explications de Raharimalala Sylvie, directrice régionale de la Pêche et de l’Économie bleue, une autre zone avait été initialement attribuée aux ressortissants chinois pour la culture d’algues. Ils avaient reçu l’autorisation de s’implanter dans les fokontany d’Andohazompona et d’Antsikala, situés dans la commune rurale d’Andranovondronina. Pourtant, c’est dans les fokontany de Cap Diégo, dans le district d’Antsiranana I, ainsi qu’à Ankorikahely et aux abords de la Mer d’Émeraude, qu’ils se sont installés.

Bien qu’il y ait eu un accord, l’identité des ressortissants chinois et de leur entreprise reste floue : aucun responsable n’est clairement identifié. Le seul nom connu serait « Lee », selon les habitants d’Andovokônko, dans le fokontany de Morafeno, commune d’Andranovondronina. Tant le maire de Ramena que celui d’Andranovondronina affirment avoir vu une lettre « soi-disant émise par le ministère », mais aucun d’entre eux ne possède de copie officielle ni d’archive permettant d’attester l’arrivée formelle de ces opérateurs.

La seule trace écrite retrouvée à la commune d’Andranovondronina est un document évoquant un cahier des charges, sans nom de signataire ni mention de l’entreprise concernée. À ce jour, l’identité de la société impliquée dans la culture d’algues demeure inconnue. Le maire d’Antsiranana a d’ailleurs déclaré formellement : « Je n’étais absolument pas au courant de leur présence dans le fokontany de Cap Diégo. » Interrogé, le chef du fokontany concerné a confirmé : « Les Chinois sont arrivés sans prévenir. Ils n’ont consulté ni les habitants ni les autorités locales. Leurs activités ont perturbé les pêcheurs de la zone. »

 

Cette situation a provoqué des tensions au sein de la communauté. Certains résidents ont tiré profit de l’exploitation en louant des espaces marins aux opérateurs chinois pour 5 000 000 ariary par an. Mais d’autres, notamment des pêcheurs, ont vu leur activité interrompue, car l’accès à leur zone de pêche a été interdit à cause de la présence des cultures d’algues.

Face à cette injustice, les habitants du fokontany de Cap Diégo, menés par leur chef Mahasolo, ont décidé d’expulser les cultivateurs d’algues. Ces derniers se sont alors déplacés vers le « champ de tir » utilisé par les militaires, mais ont été aussitôt chassés par l’armée. Ils se sont ensuite repliés à Ankorikahely, dans la commune de Ramena. La majorité des villageois s’est opposée à leur installation, mais une médiation conduite par le chef du fokontany d’Ankorikahely a permis leur implantation. Le maire de Ramena, pour sa part, a validé leur demande, si bien que les communes d’Antsiranana I (ville), d’Andranovondronina (rurale) et de Ramena (rurale) accueillent désormais toutes des activités de culture d’algues.

 

Violation des lois et transgression des traditions

 

Une mère de famille résidant à Andovokônko, qui a souhaité garder l’anonymat, dénonce avoir été utilisée comme “instrument de persuasion pour faire accepter l’arrivée des opérateurs chinois par la population”. Envoyée pour convaincre les villageois des prétendus bénéfices de la culture d’algues, elle raconte :
« On m’a fait de fausses promesses, on a fait venir des journalistes et tout a été médiatisé. Mais rien de ce qui m’a été promis n’a été réalisé. Je me sens à la fois trahie et coupable d’avoir induit mes proches en erreur. »

L’irrespect des traditions locales est aussi une source de tension. Rachid, un habitant de la zone, s’insurge contre la pollution marine : « Les coutumes locales ont été totalement ignorées dès l’arrivée des opérateurs. Chez nous, on ne jette rien dans la mer, surtout pas là où vivent nos ancêtres. Ce lieu est sacré : on y puise notre nourriture et on y rend hommage aux esprits. Pourtant, ils ont pollué l’eau sans aucun égard. Nous avons alerté le chef de secteur, mais rien n’a changé. Nos traditions n’ont aucune valeur à leurs yeux, et maintenant, les eaux côtières sont pleines d’excréments. La présence de ces cultivateurs d’algues nous oppresse. »

Le non-respect du cahier des charges constitue également un problème majeur. Les ouvriers travaillent neuf heures par jour, mais les salaires sont inéquitables : 8 000 ariary par jour pour les hommes, contre 6 000 ariary pour les femmes. L’entreprise avait promis de construire une école primaire, un centre de santé, et de fournir de l’électricité et de l’eau sur le site d’exploitation. Quatre ans plus tard, aucune de ces promesses n’a été tenue.

 

Une entreprise inconnue, hors des radars fiscaux

 

À Andranovondronina, les cultivateurs d’algues n’ont jamais versé d’impôts à la commune. Depuis plus de quatre ans d’activité, ils prétendent ne pas avoir généré de production suffisante. « Ils évoquent sans cesse des pertes financières pour justifier leur absence de contribution fiscale. Aucun bénéfice n’est revenu à la commune, seuls quelques individus ont profité de leur présence. Je n’ai jamais été informé de la venue des responsables, probablement pour m’empêcher de constater les pots-de-vin distribués », affirme Jaofeno Berobia, maire d’Andranovondronina.

Dans la commune de Ramena, où se trouvent les installations de stockage et de transit de la production, des irrégularités dans les déclarations financières ont été constatées. « Il est impossible de savoir quand ils sortent les marchandises de leur entrepôt. Une fois, je les ai surpris en train de charger quatre camions transportant chacun 25 tonnes de produits, alors que les documents ne mentionnaient que 3 tonnes », rapporte le maire de Ramena, Bemamory Tavandra.

Ce dernier ajoute qu’il est difficile d’assurer un contrôle fiable, faute d’instruments de pesée appropriés.

 

Ils sont partis sans nettoyer !

 

En juin 2022, les ressortissants chinois ont démoli toutes les installations qu’ils occupaient à Andovokônko et à Ankorikahely. Selon le maire d’Andranovondronina, leur départ s’est fait dans un climat de colère manifeste. Outre les équipements qu’ils ont emportés, ils ont abandonné sur le littoral des débris de bois et de matériaux qui servaient à maintenir les abris construits sur place. Résultat : le rivage est totalement souillé. Pire encore, les pieux en bois et les barres métalliques plantés dans la mer pour soutenir les cordages destinés à la culture d’algues n’ont pas été retirés. La navigation est ainsi devenue impossible dans les zones proches du village : les pirogues et petites embarcations doivent désormais attendre la marée haute pour circuler.

Les ressortissants chinois ont refusé de s’exprimer et ont affirmé ne parler ni malgache, ni français, ni anglais, rendant tout échange extrêmement difficile. C’est par les employés locaux que l’on a appris leur intention de se réinstaller à Nosy Faly, dans le district d’Ambanja.

 

Mise à jour (11/01/2023) : Selon une publication sur la page officielle du ministère de la Pêche et de l’Économie bleue, en date du 8 janvier 2023, “le nettoyage des déchets et la remise en état du site ont été engagés dans le respect de l’environnement et des normes en vigueur”, à Ankorikahely, commune rurale de Ramena, district d’Antsiranana II, région DIANA. Il s’agirait d’un “site ayant été utilisé exclusivement pour la culture d’algues, aujourd’hui envahi de détritus et de bouteilles plastiques”. Le ministère affirme également que “des mesures ont été prises à l’encontre de l’entreprise concernée”, sans en préciser la nature.

Toujours selon le ministère, le 11 janvier 2023, la Direction régionale de la Pêche et de l’Économie bleue (DRPEB) de DIANA a effectué une descente sur le terrain, déclarant avoir mis en œuvre “des actions concrètes telles que des inspections, des lettres de suspension et des saisies de matériel”. La direction précise qu’il ne s’agissait que d’un accord de principe pour la culture d’algues, et non d’une autorisation formelle d’implanter un site d’expérimentation ni de construire des infrastructures. Un tel permis nécessiterait en effet l’obtention préalable d’un étude d’impact environnemental du projet, préalable indispensable à toute occupation légale du site.

 
Source photo de couverture : https://www.office-du-tourisme-diego-suarez.com/