Tandis que Madagascar se hisse au deuxième rang mondial des exportateurs de graphite, les habitants des zones d’exploitation de graphite payent un lourd prix. L’espoir d’un développement durable se heurte à une profonde dégradation environnementale et culturelle : terres agricoles détruites, pollution de l’eau, terres sacrées et lieux de sépultures des ancêtres envahis par l’exploitation du graphite. Les promesses de compensation et de progrès social demeurent vaines, laissant la population locale dans une vulnérabilité, en quête de réponses et de justice…
Sahavalaina-Vatomaina, victime silencieuse du boom du graphite
À l’Est de Madagascar, à 10 km de Brickaville, le modeste fokontany de Sahavalaina se déploie majestueusement dans les collines verdoyantes de la commune rurale d’Ambinaninony, district de Brickaville. Ce terroir se distingue par ses importantes réserves de graphite, notamment à Vatomaina. En 2015, l’entreprise britannique Tirupati Madagascar a obtenu un permis de recherche, rapidement suivi de l’octroi du permis minier n°38321 par le ministère des Mines, valide pour 40 ans. Ce permis permet également à l’entreprise d’exploiter de l’or, chrome, cristal, cuivre, basalt et beryl.
Un an plus tard, l’Office National pour l’Environnement (ONE) a délivré le permis environnemental sous la référence 29/16/MEEF/ONE/DG/PE du 10 octobre 2016.
Tirupati Graphite Madagascar exploite ainsi deux sites : Sahamamy et Vatomaina. L’entreprise vise une production annuelle de 30 000 tonnes, un objectif non atteint à ce jour. Selon Harizo Sataherimanana, responsable d’exploitation chez Tirupati Madagascar, « la production annuelle actuelle avoisine les 9000 tonnes ».
À Vatomaina, sur les 2 500 ha potentiellement exploitables, 157 ha ont fait l’objet d’un contrat de bail. Cependant, seulement 4 ha ont été exploités jusqu’à maintenant. Ces opérations ont déjà entraîné des dégâts environnementaux, notamment l’ensablement de rizières, la pollution de l’eau et la destruction des paysages. L’impact de l’exploitation sur l’écosystème local et les activités agricoles est désormais tangible.
Du riz au sable : le minage de graphite bouleverse la vie d’une communauté
A Vatomaina, la vie de la communauté est intimement liée à la terre, bercée au rythme de des récoltes. Cependant, depuis le début des activités de Tirupati en 2021, cette harmonie est brisée. Des paysans, à l’image de Madame Angeline, “Maman’i Ange”, 59 ans et mère de quatre enfants, ont vu leurs terres ancestrales dévastées. Deux de ses trois rizières sont désormais ensevelies pratiquement incultivables. Elle déplore également la perte d’une source de revenus vitale pour nourrir sa famille. « Chacune de mes rizières produisait annuellement 75 bidons de riz soit 35 sacs. Cela équivalait à 1,75 tonnes par an. Un bidon de riz rapporte environ 38.000 Ar ». Pour cette habitante de Vatomaina, ces dégâts sont directement imputables « à l’ouverture d’un chemin d’accès au site de Tirupati et à la destruction d’un barrage », par suite des activités d’exploitation menées par la société.
Harizo Sataherimanana, responsable d’exploitation chez Tirupati, rejette ces accusations. « C’est impossible que l’ensablement des rizières, situées à dix kilomètres du site, soit lié à l’entreprise. » Il affirme que Tirupati n’a pas travaillé sur ces parcelles et attribue directement la situation « au manque d’entretien par le propriétaire ».
Le cas de Madame Angeline n’est pas isolé. Une parcelle de 1 Ha, appartenant à Sampivavy Noeline et son fils Dimansy Velomaro, a subi le même sort. Riz, manioc, litchis, bananes, cannelles, 134 pousses de raphia, recensés dans le procès-verbal de compensation de la direction régionale de l’Agriculture et de l’Elevage (DRAE), ont été anéantis. « Nous avons expliqué nos pertes, ils ont écouté, mais n’ont rien fait. Aucune action, aucune solution. », rapporte Todivavy Justine, une victime parmi tant d’autres à Vatomaina.
Tirupati, toujours par la voix de Harizo Sataherimanana, persiste à nier toute responsabilité. Selon lui, la destruction du barrage entrainant un engorgement des terres considérables serait due à des fortes intempéries. “Face aux catastrophes naturelles, il est injuste de chercher un coupable. On ne peut rien contre la nature”, déclare-t-il.
Pourtant, une plainte concernant la destruction du barrage, datant du 23 mai 2023, a été déposée auprès de l’Office National de l’Environnement (ONE). Tsilavina Rabefarihy, chef de l’unité USIDE à l’ONE, confirme que les méthodes d’exploitation de Tirupati, notamment l’utilisation d’engins mécanisés à ciel ouvert, sous forme de gradins favorisent la dégradation des sols. La destruction des arbres rend le sol aux éboulements, affectant ainsi les parcelles non contractées. À la suite des recommandations de l’ONE, Tirupati a introduit l’utilisation de bambou pour stabiliser les sols, mais cette méthode est encore appliquée de manière parcellaire.
Compensation insuffisante ou promesse non tenue ?
Face à la destruction, une compensation juste est de mise. C’est ce que les paysans de Vatomaina réclament. Par exemple, Dimansy Velomaro, propriétaire d’une parcelle de 13 ha, n’a reçu une compensation que pour ses 10 ha, (1 000 000 Ar/ha) et 360 000 Ariary pour sa récolte de riz en 2023, puis plus rien. Sampivavy Noeline exige le paiement de ses raphias omis par Tirupati et implore également la réparation de ses rizières, car de son avis, les compensations ne reflèteraient pas la valeur réelle de ses récoltes. De son côté Maman’i Ange se sent, comme les autres paysans, abandonnée avec des terres détruites et sollicite l’entreprise à compenser le prix de leurs récoltes annuelles.
Cependant, Tirupati remet en question les accusations des paysans de Vatomaina. Pour se défendre, Harizo Sataherimanana évoque un certain« caractère insidieux » des paysans qui selon lui, seraient dociles et coopératifs lors des négociations en face-à-face, mais médisent de l’entreprise en coulisses. Il poursuit qu’une somme de 2 126 250 Ariary aurait déjà été attribuée à Madame Noeline pour la compensation de ses paddy.
De la dissolution du comité de compensation
Les tensions persistantes entre les paysans et Tirupati sont fréquemment portées devant le comité de compensation de la Commune, une instance de médiation cruciale. Ce comité rassemble des acteurs clés : les représentants de la commune, les chefs de fokontany de Sahavalaina, Tanandava et Ambinaninony, ainsi que les respectés « Tangalamena ». Alfred, conseiller communal de la commune d’Ambinaninony, confirme que « les paysans expriment unanimement leur mécontentement face aux compensations jugées inéquitables proposées par Tirupati ». Il souligne que, « malgré l’existence d’une convention établie entre l’entreprise et les habitants, des montants significatifs restent impayés, comme en témoignent les 130 pousses de raphia dues à Madame Noeline ». Au-delà de son rôle de médiation, le comité est également investi de la mission d’évaluation des cultures. Cependant, il a tenu sa dernière réunion en juin 2023, peu avant sa dissolution. Tsilavina Rabefarihy de l’ONE réitère dans ses propos que ce comité est bel et bien exigé dans les cahiers de charges mais dans la pratique, il n’est pas opérationnel et apparemment dissout. Il poursuit en disant que l’entreprise a demandé que ce comité soit restitué pour assurer le suivi et l’évaluation des compensations.
Selon les informations recueillies à Vatomaina, les membres du comité de compensation ont formulé une demande d’augmentation de leurs indemnités, une requête rejetée par l’entreprise Tirupati. Il a été précisé que les « Tangalamena » percevaient une indemnité journalière (per diem) de 15 000 Ariary pour chaque déplacement sur le terrain, tandis que les représentants des communes et des fokontany bénéficiaient de 20 000 Ariary.
Par suite de la dissolution du comité de compensation, l’entreprise a sollicité l’intervention de la DRAE de la région Atsinanana pour assurer l’inspection et l’évaluation des cultures affectées. Le directeur régional de l’Elevage et de l’Agriculture dans l’Atsinana, Docteur Solo Noe René, Directeur Régional , a confirmé que Tirupati prenait en charge l’ensemble des frais liés aux déplacements de leurs agents lors des missions de terrain. Le responsable de l’exploitation de Tirupati a même communiqué les montants précis alloués à cet effet : 100 000 Ariary par jour et par personne pour les indemnités journalières, ainsi que 20 000 Ariary pour les frais de déplacement.
Dilemme complexe
Malgré le rapport tendu avec les communautés, le rôle de Tirupati dans le développement local et les retombées économiques de ses activités dans la commune demeure indéniable. Rahul Jha Jn Jha, responsable de projet au sein Tirupati, réaffirme l’engagement de l’entreprise envers un développement durable. À titre d’exemple, Tirupati a activement participé au terrassement d’un terrain et a investi 100 millions d’Ariary dans la construction d’un nouveau bureau de la gendarmerie, répondant ainsi à une demande explicite de la Commune d’Ambinaninony. Cette demande, qui relève normalement des responsabilités des autorités locales, a été prise en charge par l’entreprise. En outre, Tirupati a contribué à la construction d’une route de 44 km, agrémentée de 19 ponts, ouvrant l’accès à Sahamamy, une zone auparavant isolée. Concernant l’accès à l’eau potable, malgré l’absence d’infrastructures adéquates, un représentant du Fokontany et un conseiller communal ont confirmé les efforts de l’entreprise pour assurer l’approvisionnement en eau potable des habitants.
Malheureusement, le responsable de l’exploitation de Tirupati, révèle des difficultés financières ces dernières années. Tirupati aspire désormais à ce que l’État malgache procède au remboursement de la TVA, d’un montant de 1,8 milliard de dollars, conformément à l’article 06.01.24 du Code Général des Impôts en vigueur à Madagascar : « Cette somme substantielle pourrait contribuer significativement à la bonne exécution des compensations dues aux paysans, tout en permettant à Tirupati de poursuivre ses activités et de maintenir ses initiatives sociales. »
Par Antsamalala Felana Fitiavana et Ismaël Mihaja



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