La publication de l’Indice de perception de la corruption 2025 en février 2026, suivie un mois plus tard par celle des audits de la Cour des comptes, offre une lecture rare et convergente de la gouvernance publique à Madagascar. Ce qui relevait encore récemment d’une perception documentée apparaît désormais comme un ensemble de pratiques établies : circuits financiers parallèles, opacité dans la commande publique, affaiblissement des mécanismes de contrôle. Au-delà du constat, ces révélations posent une question centrale : celle de la capacité à transformer un diagnostic largement partagé en réforme structurelle durable.
En février 2026, Transparency International publiait son Indice de perception de la corruption (IPC) pour l’année 2025. Madagascar y apparaissait une nouvelle fois parmi les pays les plus exposés à la corruption, avec un score situé autour de 25 sur 100. Ce classement ne constitue pas une simple photographie extérieure : il reflète une accumulation de signaux, d’expériences et d’analyses convergentes sur la manière dont le pouvoir public est exercé.
Pendant longtemps, ce type d’indicateur a pu être accueilli avec distance, parfois contesté, souvent relativisé au nom des spécificités nationales. Pourtant, les événements récents ont profondément modifié la lecture que l’on peut en faire. Les audits publiés en mars 2026 par la Cour des comptes malgache, couvrant la période 2020–2025 sous la présidence de Andry Rajoelina, apportent une confirmation empirique à ce que l’IPC signalait déjà.
Ils montrent que la perception de la corruption n’était ni exagérée ni abstraite. Elle correspondait à des mécanismes bien réels, ancrés dans les pratiques de gestion publique.
Le cœur du système : une gestion parallèle des finances publiques
Parmi les éléments les plus structurants mis en évidence par la Cour des comptes figure l’existence d’un compte occulte logé au ministère de l’Économie et des finances, mais utilisé en partie par la présidence. Ce compte, absent des lois de finances et échappant au contrôle du Parlement, a été alimenté par des crédits budgétaires non consommés, redirigés en dehors des circuits officiels.
Environ 900 milliards d’ariary y ont été accumulés, constituant une réserve financière mobilisable sans transparence ni obligation de justification publique.
Les dépenses effectuées à partir de ce compte couvrent des domaines variés : acquisition d’équipements pour les forces de l’ordre lors des tensions politiques de 2025, location d’avions, versement d’indemnités institutionnelles, prise en charge de frais médicaux privés. Dans un cadre normal, ces dépenses devraient être inscrites au budget, débattues et contrôlées. Leur gestion hors circuit officiel traduit une volonté de contourner ces mécanismes.
Ce dispositif illustre avec précision l’écart entre les règles formelles et les pratiques effectives, écart qui constitue précisément le cœur de ce que mesure l’IPC.
L’opacité comme méthode de gouvernement
Les audits mettent également en lumière un recours fréquent aux marchés de gré à gré, en contradiction avec les principes de la commande publique. Alors que les procédures prévoient la mise en concurrence et la transparence, de nombreux contrats ont été attribués directement, sans appel d’offres.
Dans certains cas, des paiements ont même été effectués avant la réalisation des prestations, exposant l’État à des pertes financières significatives.
Ces pratiques ne relèvent pas de simples irrégularités ponctuelles. Elles traduisent un mode de gestion dans lequel la dépense publique devient un espace de décision discrétionnaire, faiblement encadré. Dans les environnements où la corruption est élevée, ce type de mécanisme constitue un vecteur privilégié de favoritisme et de captation des ressources.
Les constats de la Cour des comptes confirment que Madagascar s’inscrit dans cette configuration.
Quand l’État se dissout : patrimoine disparu, responsabilité diluée
La question du patrimoine public offre une autre illustration des failles du système. Les audits révèlent que 409 véhicules administratifs, enregistrés au nom du ministère de la Population et des solidarités, sont aujourd’hui introuvables, bien qu’ils figurent toujours dans les registres officiels.
Cette disparition met en évidence des défaillances majeures dans les mécanismes de suivi et de responsabilité. Elle ne peut être réduite à un simple problème administratif : elle traduit une incapacité structurelle à assurer la traçabilité des biens publics.
Dans un tel contexte, les conditions sont réunies pour que les abus se multiplient sans être détectés ou sanctionnés efficacement. Là encore, les constats rejoignent les caractéristiques généralement associées aux pays fortement affectés par la corruption.
Projets emblématiques, échecs structurels
Les grands projets engagés au cours de la période 2020–2025 apportent un éclairage complémentaire sur ces dynamiques. Présentés comme des leviers de modernisation, certains apparaissent aujourd’hui comme des exemples de gouvernance défaillante.
Le téléphérique d’Antananarivo, financé par un prêt extérieur, est à l’arrêt depuis 2025. Le projet de ville nouvelle de Tanamasoandro, destiné à désengorger la capitale, a été lancé sans études de faisabilité technique rigoureuses, sans estimation claire du coût global et sans modèle de financement défini.
Malgré ces lacunes, environ 32 milliards d’ariary ont été engagés, sans résultats tangibles. Ce décalage entre ambition affichée et rigueur de mise en œuvre reflète une logique dans laquelle la décision politique précède, voire remplace, l’analyse technique.
Dans de nombreux contextes comparables, ce type de projet devient un espace propice à l’opacité et à la redistribution discrétionnaire des ressources.
De la perception à la preuve : une convergence décisive
Ce qui confère une portée particulière à la situation actuelle réside dans la convergence entre deux types de diagnostics.
D’une part, l’IPC 2025, publié en février 2026, qui positionne Madagascar parmi les pays à forte perception de corruption. D’autre part, les audits de la Cour des comptes, rendus publics en mars, qui documentent concrètement les mécanismes à l’œuvre.
L’un repose sur l’agrégation de perceptions informées ; l’autre sur l’analyse détaillée des pratiques administratives et financières.
Leur convergence renforce la crédibilité de chacun et offre une lecture cohérente de la situation : les perceptions s’appuyaient sur des réalités tangibles, et les faits observés confirment la pertinence des signaux précédemment identifiés.
Après la chute : l’illusion du renouveau
La chute de Andry Rajoelina en octobre 2025 a ouvert une phase de transition présentée comme une refondation. Ce moment peut constituer une opportunité de transformation, mais il comporte également un risque : celui de considérer les dérives constatées comme exclusivement liées à un régime désormais révolu.
Or, les systèmes de corruption ne se limitent pas à des individus. Ils reposent sur des mécanismes, des incitations et des failles institutionnelles qui peuvent persister au-delà des changements politiques.
L’histoire montre que l’alternance, en elle-même, ne garantit pas une modification des pratiques. Sans réforme structurelle, les mêmes logiques peuvent réapparaître sous d’autres formes.
Ce que la refondation exige réellement
Les constats établis par la Cour des comptes appellent des réponses à la hauteur des enjeux identifiés.
Le renforcement du contrôle parlementaire sur les finances publiques apparaît comme une priorité, afin d’éviter l’émergence de circuits budgétaires parallèles. La transparence des dépenses, appuyée par des outils numériques de suivi, constitue également un levier essentiel pour réduire les marges de manœuvre discrétionnaires.
Par ailleurs, l’indépendance des institutions de contrôle et de la justice doit être garantie de manière effective, afin que les irrégularités constatées puissent donner lieu à des suites concrètes.
Au-delà de ces dimensions techniques, une évolution plus profonde des pratiques de gouvernance semble nécessaire, impliquant un passage d’une logique de gestion discrétionnaire à une logique de responsabilité et de redevabilité.
Un choix désormais explicite
La situation actuelle offre un niveau de clarté rarement atteint. Les indicateurs internationaux et les analyses nationales convergent pour décrire une même réalité, sans ambiguïté majeure sur la nature des dysfonctionnements observés.
Dans ce contexte, la question ne porte plus sur l’existence du problème, mais sur la capacité à engager des transformations durables pour y répondre. Ignorer les enseignements de cette séquence reviendrait à maintenir les conditions qui ont permis l’émergence des dérives constatées.
À l’inverse, les prendre au sérieux pourrait ouvrir la voie à une reconstruction de l’action publique fondée sur des principes plus cohérents, où les règles cessent d’être formelles pour devenir effectives.

L’IPC n’était ni exagérée ni abstraite, elle correspondait à des mécanismes bien réels.
Mialisoa Randriamampianina – Directrice éxécutive TI-MG
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