Politique

Madagascar, l’État capturé : autopsie d’un pillage organisé

Malina Admin . Administrateur
Publiée le 1/5/2026
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Trois mille milliards d’ariary envolés. Presque rien ne revient de l’or exporté. Des institutions qui voient, documentent, alertent… mais n’agissent pas. Derrière ces chiffres, il ne s’agit pas d’une dérive ponctuelle ni d’une succession d’abus isolés, mais d’un système structuré, méthodique, qui a progressivement vidé l’État de sa substance au profit d’intérêts privés. Cette enquête propose d’en faire l’autopsie : comprendre comment, en quinze ans, les règles du jeu ont été capturées, les contre-pouvoirs neutralisés et la prédation érigée en mode de gouvernance.

 

Il y a des chiffres qui résument mieux qu’un long discours l’état d’une gouvernance. En mars 2026, la Cour des comptes a rendu public son Rapport 2025, portant sur la gestion des finances publiques entre 2020 et 2025. Le verdict est sans appel : un préjudice financier total estimé à 3 000 milliards d’ariary, que Jean de Dieu Rakotondramihamina a directement associé, devant le Président de la Refondation et son Premier ministre, à la « mort, l’ignorance et la famine ». Dans le même rapport, la filière aurifère révèle une hémorragie vertigineuse : de 2017 à 2025, le taux de non-rapatriement des devises issues de l’or exporté a atteint 98,21 %, représentant une perte de 1 200 milliards d’ariary. En d’autres termes, sur chaque centime généré par l’or malgache à l’export, moins de deux centimes revenaient dans l’économie nationale.

Loin de décrire une série de fautes individuelles, ces chiffres mettent à nu un système de prédation parfaitement huilé qui nous renvoie à la notion de capture de l’État.

 

Comprendre la capture de l’État

La capture de l’État est un concept précis, dont l’usage abusif en affaiblit parfois la portée analytique. Il ne s’agit pas simplement de corruption, de fonctionnaires qui acceptent des pots-de-vin ou d’élus qui détournent des fonds publics. La capture désigne quelque chose de structurellement plus grave : la prise de contrôle des institutions et des processus par lesquels les politiques publiques sont élaborées, au profit d’un réseau d’intérêts privés qui réécrit les règles du jeu pour se servir lui-même. Ce que Dávid-Barrett (2023) appelle la corruption systémique par opposition à la corruption opportuniste.

À Madagascar, ce système s’est déployé selon trois axes complémentaires que nos recherches récentes, menées avec le programme GI-ACE de l’Université de Sussex, ont documentés en détail.

Le premier axe est le contrôle des règles du jeu. La Constitution de 2010, adoptée dans des conditions de légitimité contestée après le coup d’État facilité par une intervention militaire, a institutionnalisé la domination de l’exécutif. Elle lui accordait le droit de nommer un tiers des membres du Sénat, conférait au président la présidence du Conseil supérieur de la magistrature, et laissait à la seule Assemblée nationale – fragmentée, achetable et sous influence – le pouvoir de mettre en cause les membres du gouvernement devant la Haute Cour de Justice. Le résultat était prévisible : une impunité structurelle et chronique pour ceux qui occupaient le sommet de l’État.

 

Le deuxième axe est le contrôle de la mise en œuvre des politiques. Les nominations aux postes stratégiques des entreprises publiques, des régies et des autorités de régulation ne répondaient pas à des critères de compétence mais à des logiques de loyauté. Le rapport de la Cour des comptes a par exemple révélé l’existence d’un compte occulte au ministère de l’Économie et des Finances, alimenté par des crédits budgétaires inutilisés, hors de tout contrôle parlementaire et absent des lois de finances. Ce compte a servi à financer des locations d’avions présidentiels, des indemnités aux membres de la Haute Cour constitutionnelle, et des frais de santé dans un établissement appartenant à un proche du pouvoir. Dans le secteur minier, les procédures d’octroi d’agréments pour les comptoirs d’or passaient par le Conseil des ministres, contournant le Code minier lui-même, et créant un traitement inégalitaire entre opérateurs, selon les termes mêmes de la Cour.

 

Le troisième axe est la neutralisation des contre-pouvoirs. La Cour des comptes publiait chaque année ses rapports, le BIANCO transmettait ses dossiers aux juridictions, la société civile n’a jamais cessé d’interpeller les dirigeants sur ces sujets, et les journalistes d’investigation avaient beau enquêter, mais rien, ou presque, ne changeait. Pourquoi ? Parce que les institutions qui auraient dû agir sur ces alertes étaient elles-mêmes sous influence. L’Indice de Perception de la Corruption 2025 publié par Transparency International en février 2026 place Madagascar au 148e rang sur 182 pays évalués, avec un score de 25 sur 100, en recul par rapport à l’année précédente. Entre-temps, le score du projet V-Dem sur la qualité démocratique est passé de 21 à 18 entre 2023 et 2025. Ces indices sont révélateurs d’une trajectoire constante mêlant capture et prédation.

 

La géographie de la corruption selon les données du BIANCO

Le rapport annuel 2025 du BIANCO apporte une cartographie précieuse de la corruption ordinaire, celle qui s’exerce au quotidien, loin des grands scandales mais tout aussi destructrice parce qu’elle érode la confiance et l’accès aux services de base. En 2025, le Bureau a reçu 2 765 doléances, dont 1 423 investigables. Il a conclu 921 enquêtes, dont 641 procès-verbaux transmis aux juridictions compétentes, une augmentation de 7,19% par rapport à l’année précédente. Le préjudice global documenté atteint 325 milliards d’ariary, un chiffre plus qu’indécent étant donné la situation du pays. Les biens saisis ou gelés représentent 278 milliards d’ariary, dont 28 000 tonnes de produits miniers.

 

Ce qui frappe dans ce tableau, c’est la géographie de la corruption. Les collectivités territoriales décentralisées constituent le secteur le plus décrié, devant le foncier et l’éducation. Les élus locaux sont les plus nombreux parmi les personnes enquêtées : 249 mises en cause, 60 arrêtées. L’abus de fonction représente 32% des infractions, le détournement de biens publics 16%, les faux et usage de faux 12%. Ce profil dit quelque chose d’essentiel : la corruption n’est pas l’apanage des sommets. Elle s’exerce à tous les niveaux, et c’est au niveau le plus proche du citoyen – la commune, le fokontany, le bureau foncier, l’école – qu’elle est la plus immédiatement dévastatrice pour les plus vulnérables.

Le BIANCO a également mis en lumière le mode opératoire type des irrégularités dans les marchés publics : pré-attribution à une entreprise proche du décideur, recours injustifié à l’urgence impérieuse, démarrage anticipé avant notification officielle, ordonnancement de paiement avant livraison effective. Un contournement structuré des règles de passation qui a entraîné, dans les cas documentés, un préjudice estimé à 100,2 milliards d’ariary. De l’ordre et de la méthode, mais dans le mauvais sens…

 

D’où vient la faille ?

Un observateur extérieur pourrait se demander à bon escient, en observant ce résultat catastrophique : mais où étaient les institutions, les textes, et toute l’armada anticorruption de Madagascar ? Pourquoi ces instruments et ces entités n’ont-ils pas suffi à endiguer ce système pourri ?

La réponse se trouve dans la logique même de la capture : un système prédateur ne supprime pas les institutions de contrôle, il les neutralise. Il leur coupe les budgets. Il leur retire les dossiers les plus sensibles. Il crée un second tribunal (la Haute Cour de Justice) dont le déclenchement dépend d’une majorité à l’Assemblée qu’il contrôle. Il fait en sorte que les déclarations de patrimoine soient secrètes plutôt que publiques, vidant l’instrument de son sens. Il nomme à la tête des institutions de contrôle des personnes qui lui sont redevables, sans aucune garantie d’intégrité.

Seulement 28% des dossiers traités par le BIANCO entre 2015 et 2023 ont conduit à des sanctions judiciaires. Ce taux ne reflète pas un manque d’effort du BIANCO, mais plutôt l’état d’une chaîne pénale dont certains maillons étaient hors d’état de fonctionner de façon indépendante.

 

La refondation : une fenêtre, pas une garantie

Le renversement d’Andry Rajoelina en octobre 2025 a ouvert un moment charnière dans la vie, une fenêtre rare où la trajectoire institutionnelle d’un pays peut changer. Mais une fenêtre n’est pas une garantie. Les mobilisations de la génération Z, au Sri Lanka, au Népal, en Serbie, à Madagascar, ont démontré que la peur civique pouvait être surmontée. Elles n’ont pas, en elles-mêmes, créé l’architecture de la réforme. Cette tâche revient à des institutions et à des acteurs qui choisissent de les utiliser autrement.

La Cour des comptes est l’un des signaux positifs de cette période : sollicitée par le gouvernement de transition pour auditer l’ensemble des ministères, elle a eu pour la première fois accès aux systèmes d’information financiers de l’État. Ses rapports sont rendus publics. Ses recommandations sont discutées. C’est un changement réel, même s’il reste fragile. Le BIANCO a intensifié ses procédures de saisie et de gel d’avoirs : 278 milliards d’ariary en 2025, contre 648 millions d’ariary l’année précédente, constituant une augmentation de plusieurs ordres de grandeur qui dit quelque chose sur les capacités réelles de l’institution quand les blocages politiques se desserrent.

Mais ces signaux ne suffisent pas à eux seuls.

 

Cinq conditions non négociables

À l’approche du dialogue national (éventuellement) prévu pour la mi-2026, cinq conditions minimales sont à considérer pour que la refondation ne reproduise pas les logiques qu’elle prétend dépasser.

Premièrement, rendre les déclarations de patrimoine publiques et effectivement vérifiables. La loi les prévoit, mais la pratique les rend secrètes. Une déclaration que les citoyens ne peuvent pas consulter n’a aucun effet dissuasif. Elle doit être accessible sur une plateforme numérique, consultable par tout citoyen, et soumise à un contrôle automatisé croisant les données fiscales, foncières et bancaires. C’est la mesure la plus simple à mettre en œuvre, et la plus symboliquement puissante.

Deuxièmement, garantir l’indépendance réelle de la chaîne pénale anticorruption. La Haute Cour de Justice telle qu’elle est actuellement conçue, avec un déclenchement conditionné à une majorité parlementaire, est un verrou institutionnel au profit des puissants. Le PAC doit retrouver une juridiction pleine sur les hauts responsables. Les magistrats du siège doivent être protégés contre la révocation discrétionnaire et les pressions. Le budget de la Cour des comptes, du BIANCO et du PAC doit être voté par le Parlement et non négocié avec l’exécutif.

 

Troisièmement, transparence totale sur les ressources naturelles. Le rapport de la Cour des comptes a documenté ce que TI-MG martèle depuis des années : les octrois de licences minières, les contrats d’exportation, les prix de référence et les flux de devises sont des angles morts volontairement entretenus. Madagascar doit adhérer pleinement – pas juste sur la forme – à l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE) et publier systématiquement tout nouveau contrat dans un délai maximal de soixante jours.

Quatrièmement, une réforme des marchés publics fondée sur la traçabilité numérique. Le mode opératoire documenté par le BIANCO – pré-attribution, urgence impérieuse, paiement avant livraison – n’est possible que parce que les étapes du processus restent opaques. Un système de passation électronique avec publication obligatoire de chaque acte, de l’appel d’offres à la réception définitive, est techniquement réalisable et politiquement urgent. Madagascar peut s’inspirer de l’expérience ukrainienne de Prozorro, qui a permis d’économiser des centaines de millions de dollars simplement en rendant l’information accessible.

 

Cinquièmement, ancrer la participation citoyenne dans des mécanismes institutionnels durables. Les mobilisations de 2025 ont montré que la peur pouvait être surmontée. Mais l’indignation sans institutionnalisation s’évapore. Il faut créer des espaces permanents de veille citoyenne, sur l’approvisionnement en eau et en électricité, sur l’exécution budgétaire, voire sur les étapes de la refondation constitutionnelle, avec des obligations de réponse publique pour les institutions concernées. Les collectivités décentralisées, premier terrain de la corruption quotidienne, doivent faire l’objet d’audits sociaux réguliers menés par des citoyens formés et protégés.

 

Garder le cap et briser la capture

Les réseaux qui ont bénéficié pendant quinze ans de cette dépravation organisée ne disparaîtront pas parce qu’un rapport de la Cour des comptes les nomme, ni parce qu’une transition politique les déplace momentanément. Ils s’adapteront, se repositionneront, attendront. L’histoire des transitions malgaches enseigne que chaque rupture a été suivie d’une recomposition des mêmes logiques sous d’autres visages.

Ce qui peut briser ce cycle, c’est la combinaison de trois éléments que les transitions précédentes n’ont pas réunis simultanément : des règles du jeu qui réduisent structurellement les possibilités de capture ; des institutions de contrôle dotées des ressources, de l’indépendance et de la protection nécessaires pour faire leur travail ; et une mobilisation citoyenne organisée et durable, capable de surveiller la mise en œuvre, de documenter les écarts et de rappeler publiquement les engagements pris.

 

Il est possible de casser la mécanique de capture de l’État, à condition que les bonnes intentions soient suivies d’actes et que tout le monde mette la main à la pâte. Le plus tôt sera le mieux.

Cet article s’appuie sur le Rapport Public 2025 de la Cour des comptes de Madagascar (mars 2026), le Rapport annuel 2025 du BIANCO, l’Indice de Perception de la Corruption 2025 (TI, février 2026), et les travaux de recherche GI-ACE publiés dans le document de travail « Madagascar à la croisée des chemins : briser le cycle de la capture de l’État » (Andriamparany, Dávid-Barrett, Rafitoson, Shipley, mars 2026).

 

Dr Ketakandriana Rafitoson

Membre du Conseil d’administration de Transparency International Madagascar

Les panélistes durant la conférence portant sur la prévention de la Capture de l’Etat organisée par la Transparency International Initiative Madagascar le 10 mars 2026 à l’Ibis hôtel Ankorondrano 

 

KETAKANDRIANA RAFITOSON Membre du Conseil d’administration de Transparency International Madagascar