Le détournement des cas de vol de zébus prend de l’ampleur dans la région d’Analamanga et les communes environnantes. Les victimes redoutent une complicité au sein même des autorités, puisque les voleurs finissent par obtenir des documents légaux. Or, ces documents administratifs ne peuvent être délivrés sans l’aval des responsables compétents.
Un éleveur de la partie nord d’Anjozorobe, n’a pas hésité à dénoncer publiquement ce qu’il qualifie de « dahalo (bandits) en col blanc ». Selon lui, des autorités civiles et militaires sont directement impliquées. Ces dernières fourniraient aux malfaiteurs, contre rémunération, des armes à feu ainsi que des documents officiels tels que des carnets de bétail, des Fiches individuelles des bovidés (FIB), voire des passeports pour les zébus — et ce, avant même que les bêtes ne soient volées. « Nous, les paysans, exigeons l’arrêt immédiat des agissements des dahalo en col blanc. Depuis toujours, ce sont les responsables de l’administration à tous les niveaux qui envoient ces bandits. Les forces de l’ordre sont manifestement les principaux fournisseurs d’armes aux voleurs de zébus. Les armes saisies en leur possession ne sont pas destinées aux civils. Les malfaiteurs disposent déjà, à l’avance, de carnets de bétail et de FIB comportant toutes les informations sur les zébus qu’ils prévoient de voler. Ces documents officiels ne peuvent pourtant être délivrés que par les autorités locales, comme les délégués, les vétérinaires et autres responsables administratifs, qui apposent leur cachet et leur signature », déclare Naivo Ramaroson, éleveur dans la région d’Anjozorobe.
Stratégies bien organisées pour les associations de “Dahalo”
Selon ce même éleveur originaire du nord de la région d’Anjozorobe, l’organisation du réseau de voleurs de zébus, qu’ils soient sur le terrain ou dissimulés au sein de l’administration, est parfaitement structurée. Certains zébus volés à Anjozorobe sont acheminés vers les régions de Betsiboka ou d’Alaotra-Mangoro. Il raconte, en se fondant sur des observations recueillies lors d’une traque récente, les rouages de ce système bien rodé, au cours d’une filature qui les a conduits jusqu’en Alaotra-Mangoro. « Il y a peu, nous avons suivi la trace de zébus dérobés par des dahalo. Après plusieurs jours de marche, nous sommes arrivés à Beravotavo, commune d’Amparafaravola, dans le district d’Ambatondrazaka. C’est là que la piste des bêtes perdues s’est arrêtée. À environ 4 km de là, on trouve trois maisons espacées d’environ 500 mètres chacune. Les habitants sont des agriculteurs, mais leurs demeures servent de relais aux voleurs de bétail, qui y déposent les zébus volés à Kijana, tout près, dans l’attente d’informations sur ceux qui les poursuivent. Très vite, une dizaine d’individus armés nous ont interceptés. Il est clair qu’ils avaient été alertés par téléphone par les agriculteurs. Ces hommes armés nous ont ensuite mis en contact, toujours par téléphone, avec leur supérieur, celui-là même qui délivre les soi-disant autorisations. Si l’autorisation d’entrer dans le site de rétention du bétail est obtenue, alors les bêtes volées n’y sont déjà plus. En revanche, si les zébus recherchés s’y trouvent encore, les dahalo réclament une compensation et sont prêts à engager un échange de tirs. »
« Dans notre cas, les zébus étaient bien présents sur place, ce qui a déclenché la colère des malfaiteurs. Ils ont immédiatement appelé leurs renforts. Nous étions plus de quarante à suivre les traces des zébus perdus, tous armés de gourdins, de lances, et pour certains, de fusils artisanaux. Mais face à la puissance des armes des bandits, nous avons jugé préférable de battre en retraite et de rentrer par un autre chemin. Dans de nombreuses régions de Madagascar, les habitants connaissent parfaitement l’existence de ces lieux de passage ou de rassemblement des zébus volés. Mais face à la menace, c’est l’œuf contre la pierre, et ils finissent par céder, comme nous. » « Il faut noter que les dahalo se comptent par centaines. Certains assurent la garde des zébus déjà volés, d’autres font office d’éclaireurs. Il y a des renforts, mobilisés en cas de poursuite menée par des civils soutenus par les forces de l’ordre. D’autres encore sont chargés de faire sortir les bêtes de leur cachette, ou d’intercepter les poursuivants sur les routes. Enfin, on ne peut ignorer l’existence de leurs commanditaires, dissimulés dans les hautes sphères de l’administration et occupant différentes strates de la société », affirme Naivo Ramaroson, éleveur de zébus dans la région d’Anjozorobe. Ces propos sont corroborés par une enquête approfondie menée auprès d’un officier supérieur.
Des zébus blanchis et conformes aux normes affluent vers Analamanga
Selon le témoignage direct d’un haut responsable, des zébus volés, déjà blanchis administrativement, parviennent jusqu’aux marchés et aux abattoirs de la région d’Analamanga. Derrière ce trafic, il ne s’agit pas de simples bandits de grand chemin, mais bien d’acteurs influents au sein des institutions. Ceux que l’on voit sur le terrain ne sont que les exécutants d’un réseau mafieux orchestré par des responsables haut placés. « Ils sont très rusés, car les zébus qu’ils amènent sur les marchés sont déjà parfaitement “blanchis” : leurs papiers sont en règle et leur traçabilité semble conforme. C’est ainsi que ce trafic termine sa course dans les points de vente officiels, ce qui explique l’absence de statistiques précises et la difficulté à identifier les auteurs de ces vols », explique Edmond Rakotomahefa (nom fictif), une personnalité occupant un poste élevé au sein de l’État. Comparée aux autres régions, la part des vols de zébus directement recensés à Analamanga ne représente qu’environ 2 %, mais les circuits de revente, eux, sont bien plus développés. D’après ce même responsable, la capitale, Antananarivo, constitue l’un des principaux débouchés pour les zébus volés en raison de sa forte densité de population et de la demande constante en viande bovine.
La distribution des FIB gangrenée par la corruption
Les éleveurs et propriétaires de zébus victimes de vol pointent fréquemment du doigt les responsables au niveau des Régions et des Communes comme étant complices du réseau de blanchiment des zébus volés. Selon la loi, seuls ces bureaux administratifs sont habilités à délivrer et distribuer les fiches d’identification individuelle des bovidés (FIB), documents imprimés exclusivement par l’Imprimerie nationale. Cette imbrication de responsabilités suscite la méfiance des éleveurs, qui y voient une faille exploitée par les trafiquants pour manipuler les documents liés au bétail. En effet, lorsque les forces de l’ordre interceptent des zébus volés, il n’est pas rare que les animaux soient déjà munis de FIB en règle, dûment validés. Or, seuls les responsables en charge de leur délivrance peuvent manipuler ces documents officiels. Cette confusion des responsabilités entre les Communes et les Régions résulte directement du cadre légal qui régit ce secteur. Peut-on alors supposer que les réseaux de blanchiment des zébus sont infiltrés jusqu’aux institutions législatives ? Face à cette problématique, le ministère de l’Intérieur et l’Imprimerie nationale ont décidé de mettre fin à cette pratique : désormais, seules les Communes sont habilitées à commander les FIB. « Même les taxes relatives à la délivrance des FIB sont désormais versées directement à la Commune, sans aucune part pour la Région », précise Andry Nirina Rajaofetra, directeur général de l’Imprimerie nationale.
Un article signé Hajanirina et Micka Raharisoa.
Source photo de couverture : https://www.pexels.com/
Suivez les actualités sur la lutte contre la corruption !