[Cette enquête est une collaboration de Malina et du magazine Politikà]
Entrer dans la galaxie Madarail revient à pénétrer dans une nébuleuse de sociétés avec des enchevêtrements compliqués et complexes. Madarail S.A., immatriculée au registre malgache du commerce et des sociétés, a été créée en 2001 par le groupe français Bolloré, via sa filiale Comazar. Vecturis, une société belge, en devient l’actionnaire majoritaire en 2008. Madarail change une nouvelle fois de main en 2011, lorsque Vecturis, tout en restant l’opéra- teur ferroviaire du réseau ferroviaire nord, cède l’intégralité de ses parts de Madarail à une société dénommée Madarail Holdings Ltd.
Actions
Madarail Holdings Ltd, enregistrée à l’île Maurice en 2003, s’impose alors comme l’actionnaire de référence de Madarail, en rachetant des actions de la société déte- nues par l’entreprise Fiaro ainsi que par les familles Hiridjee et Ramanandraibe. Jusqu’en avril, Madarail Holdings Ltd pos- sédait 75 % des actions de Madarail, le reste des parts étant détenues par l’État malgache. Lors d’une interview diffusée à la télévision le 1er avril dernier, l’homme d’affaires Maminiaina Ravatomanga avait mentionné détenir 75 % de la société Madarail depuis 2011. Cela implique logiquement qu’il soit le propriétaire de Madarail Holdings Ltd.
Dans les faits, la totalité des 1 000 actions de Madarail Holdings Ltd appartenait, en août 2018, à une autre société mauricienne du nom de Madagascar Utilities Ltd. Étonnamment, dans la même interview d’avril 2022, Maminiaina Ravatomanga dément que Madagascar Utilities Ltd est une filiale de Sodiat, le groupe dont il est le président-directeur général. Pourtant, le site internet du groupe présente bien Madarail comme une « entreprise appartenant au groupe Sodiat ». Or, le registre mauricien du commerce, que les auteurs de cet article ont pu consulter grâce à l’outil d’in- telligence économique Sayari Graph, est formel sur l’existence d’un lien actionna-rial direct entre Madarail Holdings Ltd et Madagascar Utilities Ltd.
Décision de justice
Les deux administrateurs actuels de Madagascar Utilities Ltd se nomment Khodadeen Mohammad Yassin et Edoo Shabinaz. Ces deux personnes sont aussi les deux administrateurs de Madarail Holdings Ltd. Elles ont été nommées à ce poste le 27 juillet 2016, pour chacune des deux sociétés. Enfin, Madagascar Utilities Ltd et Madarail Holdings Ltd, qui ont été créées la même année, partagent la même adresse postale à l’île Maurice.
Pour rappel, Madagascar utilities Ltd (MULTD) a été accusée il y a plusieurs années d’être impliquée dans une affaire de détournement de fonds publics liée à une location de groupes électrogènes à la Jirama, à une époque où Maminiaina Ravatomanga était membre du conseil d’administration de l’entreprise d’État. Accusé lui-même dans le cadre de cette affaire, Maminiaina Ravatomanga obtient un non-lieu prononcé par la cour d’appel d’Antananarivo en novembre 2016. Cette décision de justice a été motivée par le fait que lui et ses co-accusés « issus du groupe Sodiat ne sont que des tiers par rapport à la relation entre la Jirama et la société MULTD Maurice ». Elle ignore néanmoins le lien actionnarial entre Madagascar utilities Ltd et l’ancien membre du conseil d’administration de la Jirama, via la société Madarail Holdings Ltd. L’outil Sayari Graph note que Madagascar Utilities Ltd était, en août 2018, possédée en intégralité par la société Bric investis- sements et commerce (Bricom) Ltd, dont on ne trouve aucune trace sur internet.
Plainte
La seule mention publique de Bricom Ltd se trouve dans un article du journal Le Citoyen publié en juillet 2018 par l’ancien ministre de la Communication Harry Laurent Rahajason, alias Rolly Mercia, dans lequel il accuse Maminiaina Ravatomanga d’avoir reçu de la société Bricom Ltd un règlement opaque d’honoraires et de diverses indemnités pour un montant de 250 000 dollars, paiement qui lui aurait été versé sur l’un de ses comptes bancaires personnels à Monaco. Cet article est annexé à une plainte déposée par Maminiaina Ravatomanga contre Rolly Mercia en octobre 2020 pour faux témoignage, dénonciation abusive et propagation de fausse nouvelle. D’après la plainte, Rolly Mercia aurait communiqué à la Justice française des informations sur Maminiaina Ravatomanga, à la suite de quoi une enquête aurait été diligentée à l’encontre de ce dernier par le parquet national financier français pour les chefs d’accusation de blanchiment en bande organisée, de corruption et de fraude fiscale.
Pays à haut risque
Étonnamment, Bricom Ltd ne figure pas dans le registre mauricien du commerce, bien que son adresse se situerait à l’île Maurice, d’après l’article du journal Le Citoyen, et plus précisément à l’ancien siège de la société Kross Border Corporate Services Ltd, désormais une filiale du conglomérat mauricien Rogers. Il est à noter que l’ancien dirigeant de Kross Border, Jingree Jayechund, est – ou a été – administrateur de plusieurs socié- tés mauriciennes détenues en partie ou en totalité par Mamy Ravatomanga, toujours d’après les données de Sayari Graph. Parmi ces sociétés figurent Auto Diffusion Ltée, ou encore Lam Immobilier Ltd, désormais dénommée First class immobilier Ltd, qui partageait avec la société Bricom Ltd la même adresse postale en 2018. Il n’a pas été possible aux auteurs de cet article d’identifier le ou les bénéficiaires réels de Bricom Ltd, et par conséquent de Madarail Holdings Ltd, bien que des éléments concordants indiquent que Maminiaina Ravatomanga possède cette dernière, à commencer par ses propres déclarations.
Interrogé durant son interview télévisée d’avril 2022 sur le fait que son nom soit apparu dans le scandale des Panama Papers, Maminiaina Ravatomanga s’est justifié en arguant que recourir à des sociétés dites offshores situées dans des paradis fiscaux n’est pas illégal. Admettant utiliser des sociétés offshores pour ses affaires, l’opérateur économique a expliqué les considérer nécessaires pour « faciliter ses opérations d’exportation ». Pourtant, cet argument ne paraît pas pertinent pour Madarail, qui opère exclusivement dans le transport ferroviaire à Madagascar. Les sociétés dites offshores peuvent en effet remplir certaines fonctions légitimes. Toutefois, on peut se demander la raison du recours à une structure aussi complexe et opaque pour gérer une simple participation au capital de Madarail. Cette structure pose d’autant plus de questions que plusieurs des sociétés offshores qui la composent sont incorporées à l’île Maurice, un pays qui figurait, jusqu’en mars 2022, sur la liste de l’Union européenne des pays considérés à haut risque en matière de blanchiment de capitaux.
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